Liban 2024-2026
Je suis revenue travailler au Liban en janvier 2024: sur cette page, pour l’essentiel, mes notes de ces derniers mois, après un préambule un peu long mais qui m’a paru nécessaire pour expliquer ce qui me lie à ce pays. La plupart des photos sont celles que j’ai prises durant mes visites ces dernières années.
25 ans déjà…
La première fois que j’ai mis les pieds au Liban, c’était il y a 25 ans. Jeune humanitaire, j’étais heureuse que Médecins du Monde m’y envoie encadrer un projet d’accès aux soins à Khiam, dans le sud du pays. Je découvrais le Proche-Orient, beaucoup fantasmé, mais surtout je découvrais le pays et son histoire complexe. En 2001, le retrait israélien du Sud Liban, qui avait eu lieu quelques mois auparavant, marquait la fin de 22 ans de présence militaire dans la région. Cet évènement modifiait l’équilibre des forces dans le pays, renforçant la légitimité du Hezbollah qui s’imposait en « faction de résistance » tout en laissant la porte ouverte aux tensions qui ont persisté jusqu’à aujourd’hui.
En m’y installant, à l’époque, j’ai réalisé que cette région du Sud Liban avait longtemps vécu dans un isolement relatif vis-à-vis du reste du pays. Base arrière des factions palestiniennes installées au Liban dans les années 1970, le territoire s’était enfoncé à partir de 1982, à la suite de l’intervention militaire israélienne, dans une guérilla contre l’Etat hébreu, d’abord menée par la « résistance communiste » puis par les miliciens des mouvements Amal et Hezbollah. L’armée israélienne y maintenait ses troupes aux côtés des forces supplétives de l’Armée du Liban Sud, une milice chrétienne maronite.
Lorsque je disais à mes amis beyrouthins que je vivais à Khiam, certains s’étonnaient que je puisse travailler là-bas, n’y ayant pas mis les pieds depuis fort longtemps, dans le meilleur des cas. D’autres me pressaient de questions sur la façon dont vivaient les habitants, sur ce qu’ils pensaient, sur ce que je pensais d’eux.. Les récits des gens du sud étaient différents de ceux que j’entendais ailleurs, j’avais le sentiment que les uns et les autres n’avaient pas vécu la même histoire, et qu’ils se connaissaient mal.
Par la suite, je suis souvent retournée au Liban, j’y ai ouvert d’autres projets pour Médecins du Monde, j’y suis aussi revenue voir des amis.
J’étais là lorsque le premier Ministre Rafic Hariri est mort dans un attentat à la voiture piégée en février 2005, évènement qui a précipité le départ des troupes syriennes, quinze années après la fin de la guerre civile.
Je m’occupais depuis Paris des projets de Médecins du Monde au Proche-Orient lors du conflit éclair de l’été 2006 qui a opposé, encore une fois, le Hezbollah aux troupes israéliennes. Nous avons déployé des cliniques mobiles dans la région sud, ravagée par les bombardements.
J’étais de passage encore lors des tensions qui ont opposé, au printemps 2008, la milice du Hezbollah à la coalition du « 14 mars », unie par son opposition antisyrienne.

J’ai séjourné plusieurs fois au Liban dans les années 2010, aux moments forts de la « crise syrienne » qui a conduit au Liban des centaines de milliers de réfugiés syriens fuyant la guerre, dans un pays marqué par une succession de crises économiques et sociales.
J’ai atterri à Beyrouth le lendemain de l’explosion du port, en août 2020, choquée comme tout le monde par l’ampleur des dégâts humains et matériels, frappée aussi par l’immense mobilisation de la société civile, qui se dépensait sans compter pour nettoyer les décombres et venir en aide aux habitants des quartiers les plus touchés par l’explosion.




Et puis, après trois années « d’abstinence » je suis revenue en 2023, à plusieurs reprises, l’occasion de travailler quelques articles sur l’impact de la crise économique déclenchée en 2019 par l’effondrement du système bancaire. J’avais momentanément quitté le milieu des ONG pour m’essayer, à l’aube de la cinquantaine, au journalisme… Vous pouvez lire mes textes ici Liban 2023. J’avais l’envie très forte, surtout, de revenir dans la région un peu durablement. J’ai sauté sur l’annonce d’une petite ONG qui cherchait quelqu’un pour piloter un projet de développement local dans le nord du Liban : le projet m’emballait, je n’en avais pas terminé avec le pays des Cèdres.

M’y voilà donc de nouveau, j’y vis et j’y travaille depuis deux ans et demi, dans le nord, non loin de Tripoli.

2024-2026: une guerre qui n’est pas nommée
Le 7 octobre 2023 a réactivé les affrontements, qui n’avaient jamais vraiment cessé, entre la milice du Hezbollah et l’armée israélienne. Tant qu’ils étaient restés circonscrits au sud et, dans une moindre mesure, à une partie de la vallée de la Bekaa, c’était « un autre monde », une réalité masquée par le déni ou le vœu qu’ils ne s’étendent pas ailleurs. J’ai toujours senti la surprise lorsque je disais à mes proches que le Liban était encore un pays en guerre.
Courant 2024, cette réalité a pris une autre tournure. L’été avait été mouvementé, marqué par une surenchère de frappes et puis les 17 et 18 septembre, après une accalmie, des milliers de « pagers » utilisés par des membres du Hezbollah explosaient en même temps un peu partout dans le pays, faisant 12 morts et 2800 blessés. Nouvelle escalade, les frappes se sont étendues sur tout le territoire libanais: dans la banlieue sud de Beyrouth, dans le Chouf, dans le Kesrouan, et jusqu’à la région de Jbeil. Une grande partie de la population libanaise, jusque-là à l’écart du conflit, ne pouvait plus l’ignorer. Impossible, la guerre était partout. Quelques jours plus tard, le Hezbollah a confirmé la mort de son très populaire leader, Hassan Nasrallah. Pendant plusieurs semaines, les combats ont fait rage, plus d’un million d’habitants du Sud et de la Bekaa ont été obligés de fuir, près d’un cinquième de la population du pays. Comme j’avais déjà pu le constater, la population civile s’organisait, alors que l’Etat peinait à gérer l’assistance aux déplacés.

Et puis, le 27 novembre 2024, un accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah est entré en vigueur. Violé dès le lendemain par l’armée israélienne, qui continuait ses frappes dans la région Sud, cela n’a pas empêché des centaines de milliers de personnes d’y retourner, en quelques heures, en quelques jours…La vie reprenait ses droits, les Libanais se remettaient à espérer, c’était bien normal. Ce qui ne l’était toujours pas, c’était l’impunité d’une armée toute puissante qui bafouait tous les jours la souveraineté d’un pays et les règles du droit international. Et, en face, la présence depuis plus de quatre décennies d’une milice armée bien plus forte et bien mieux organisée que l’Armée Libanaise.
En janvier 2025, Joseph Aoun, commandant en chef de l’armée, adoubé par la communauté internationale, est élu à la présidence de la République par le Parlement Libanais. Il prenait la tête d’un pays meurtri, appauvri par des années de crise économique, sociale et financière, et profondément divisé malgré le consensus apparent. Sa désignation « ouvrait la voie des réformes, de la restauration de la souveraineté et de la prospérité du Liban » s’était empressé de commenter Emmanuel Macron. Le siège présidentiel était vacant depuis octobre 2022, les blocs politiques étant dans l’incapacité de s’entendre sur un candidat. Lors de sa prise de pouvoir, Joseph Aoun prononça un discours très ambitieux qui allait de la défense du monopole des armes par l’Etat- sous-entendu le désarmement du Hezbollah- jusqu’au redressement des institutions.
Quelques jours plus tard, Nawaf Salam, qui avait présidé la Cour Internationale de Justice, héritier d’une grande famille politique sunnite, était désigné Premier ministre. Sa nomination au Sérail, siège du gouvernement Libanais, était accueillie avec enthousiasme par la société civile libanaise. Cinq ans plus tôt, le mouvement de contestation appelé « thaoura » avait jeté dans les rues des dizaines de milliers de personnes qui appelaient à la refondation du pays. La mobilisation s’était vite étiolée mais pour beaucoup de Libanais, épuisés par tant de crises, c’était peut-être la bonne personne, enfin. L’espoir renaissait.

Mais comment faire des miracles alors que les réserves du pays étaient à sec, que les communautés restaient fortement attachées à un système politico confessionnel basé sur quelques leaders populistes et corrompus, et que les Forces Armées Libanaises étaient structurellement incapables de défendre la souveraineté de leur pays ? La population s’impatientait, tout comme les grandes puissances étrangères qui ne cessaient de mettre la pression. Les dirigeants libanais multipliaient les engagements à désarmer le Hezbollah « à leur rythme », sans trop souffler sur les braises pour ne pas raviver de possibles tensions internes, alors que le traumatisme de la guerre civile était encore bien présent, et de toutes façons sans bénéficier non plus de moyens suffisants.
En face, les frappes israéliennes n’avaient jamais vraiment cessé, face à un Hezbollah qui faisait mine d’être affaibli et répétait à l’envie qu’il était le seul à respecter les règles du jeu. Entre deux périodes d’accalmie, il y a bien eu quelques alertes, comme en juin 2025, lorsqu’Israël a déclenché une attaque surprise contre l’Iran, l’opération « Réveil du Lion ». Les frappes visaient des sites clés du programme nucléaire iranien ainsi que des infrastructures énergétiques. L’Iran a riposté quelques heures plus tard, avec l’opération « Promesse honnête 3 » et attaqué le territoire israélien à coup de drones et de missiles. Nous les avons vu passer dans le ciel libanais: des longs tracés longilignes ou encore quelques éclats lumineux, reliquats de missiles rejetés par le Dôme de fer israélien. Les combats ont duré 12 jours, provoquant la mort de plus d’un milliers d’Iraniens et faisant plus de 4 000 blessés.
Depuis les montagnes du Mont-Liban: bataille de missiles…
Au Liban, la vie continuait mais dans le sud et, dans une moindre mesure dans la Bekaa, les frappes israéliennes se poursuivaient. Le 22 novembre 2025, alors que le Liban fêtait les 82 ans de son indépendance, le président Aoun s’est adressé à la nation depuis son sud natal. Il a réaffirmé sa volonté de rétablir le monopole de l’Etat alors que les frappes s’intensifiaient. Quelques jours auparavant, 13 adolescents Palestiniens qui jouaient au football aveint été tués dans le camp de Aïn al-Heloué, à Saïda, le plus grand camp de réfugiés palestiniens au Liban. Dans un communiqué, le porte-parole de Tsahal a soutenu que seul le Hamas était ciblé et que « les mesures nécessaires pour éviter tout dommage aux civils avaient été prises ». Ca allait mal. Le pays s’apprêtait à recevoir le pape, la visite s’accompagnerait probablement d’une forme de trêve, mais ensuite?

Après des fêtes de fin d’années passées en France, j’ai retrouvé en janvier 2026 un pays plongé dans la dépression. Les Libanais étaient épuisés, le gouvernement peinait à boucler le nouveau budget alors que les fonctionnaires grondaient leur colère d’être aussi mal payés depuis que la crise économique de 2019 avait fait drastiquement chuter leurs salaires. A l’approche des élections législatives, annoncées au mois de mai, les promesses électorales allaient bon train. L’Etat, comme toujours, était seul responsable de l’incurie qui régnait dans le pays, les infrastructures endommagées, les pénuries d’énergie, les réformes non engagées ! L’inflation pointait de nouveau son nez. C’en était trop, ne manquait plus qu’un nouveau conflit !
Mars 2026

Alors que l’histoire menace de se répéter, que le conflit démarré il y a deux ans et demi risque de connaitre une énième escalade, je tombe à la librairie Antoine sur ce livre du grand poète palestinien Mahmoud Darwich, intitulé « Une mémoire pour l’oubli- Le temps: Beyrouth, le lieu, un jour d’août 1982 ». De nombreux passages font écho à ce qui va se rejouer, 44 ans après, au Liban, les citations ci-dessous sont tirées de cet ouvrage.
Dimanche 1er mars
Hier matin, une série de frappes israéliennes et américaines sur l’Iran ont déclenché une nouvelle crise dont on peut supposer qu’elle sera longue, sanglante, et qu’elle provoquera une bascule pour l’instant imprévisible, dans la région et même plus largement. Ces frappes étaient annoncées. Depuis des semaines, les menaces américaines ne laissaient pas envisager autre chose, malgré les « négociations » entamées cette semaine à Genève visant à un compromis au sujet du programme nucléaire iranien. A Beyrouth, l’ambassade américaine a fait évacuer son personnel « non essentiel » je me rappelle l’avoir pris à la légère lors d’une discussion avec des amies françaises « bah ça se passe toujours comme ça, ces évacuations préventives, ça ne veut rien dire ».
En riposte, les missiles iraniens ont visé les bases américaines de plusieurs pays du Golfe ainsi qu’Israël, et les frappes continuent aujourd’hui. Ici, le Hezbollah n’a pas bronché mais il s‘est exprimé ce matin alors qu’était confirmée la mort du « guide suprême » iranien, Ali Khamenei. « Quel que soient les sacrifices, nous ne quitterons pas le champ de l’honneur, de la résistance et de la confrontation avec la tyrannie américaine et le crime sioniste pour défendre notre terre, notre dignité et nos choix indépendants », a conclu Naïm Kassem, secrétaire général du mouvement, lors d’un discours public. Des milliers de sympathisants chiites ont défilé cet après-midi dans la banlieue sud de Beyrouth en hommage à l’ayatollah…
Les Libanais retiennent leur souffle, les rues de Beyrouth, en général moins remplies le dimanche, semblent encore plus vides que d’habitude. Hier, les gens se sont rués sur les stations-services et dans les supermarchés, vieux réflexes maintes fois éprouvés depuis la guerre civile : toujours se préparer au pire, cette fois-ci, ce pourrait être la fermeture du détroit d’Ormuz par les Iraniens et des difficultés d’approvisionnement en hydrocarbures un peu partout. Ballade sur la corniche avec une amie : « je suis sonnée, je ne comprends rien, on est d’accord que ces attaques se font au mépris du droit international ? » me demande-t-elle.

Lundi 2 mars
Je suis encore à Beyrouth, à l’hôtel. Courte nuit, pas réussi à me coucher tôt, un peu fébrile. Réveillée en sursaut à 3 h du matin par le bruit sourd et puissant de bombes. A moitié endormie, je compte une dizaine de détonations il y en a surement davantage. Le cœur palpite un peu, je me raisonne « c’est reparti dans la banlieue sud, rien à craindre ici ». A peine rendormie, je me réveille en entendant le va et vient dans les couloirs de l’hôtel, en moins d’une heure l’ensemble des chambres vacantes sont occupées. Je me rendors en rêvant qu’une explosion vient de frapper l’hôtel et qu’on doit tous évacuer…
Au matin, les nouvelles ne sont pas bonnes: après que le Hezbollah ait lancé quelques roquettes en direction de Haïfa, « une opération anecdotique » indiquent plusieurs radios françaises, la riposte ne s’est pas faite attendre, et des dizaines de frappes se sont produites, dans le sud surtout mais aussi dans la Bekaa et puis ici, à Beyrouth. L’armée israélienne annonce avoir visé des hauts responsables du Hezbollah. « Naïm Kassem est la cible à abattre, il va finir au fond de l’enfer, comme Khamenei » menace Israel Katz, le ministre de la Défense, en adoptant un langage trumpien dénué de nuance… De son côté, le ministère de la Santé libanais publie un bilan provisoire s’élevant à 31 morts et à 149 blessés. De nouvelles explosions ont aussi été entendues dans plusieurs pays du Golfe.
J’ai un rendez-vous à Beyrouth dans l’après-midi, j’essaie de travailler un peu mais le bruit des drones israéliens, réapparus dans le ciel de la capitale, me distrait… Vers 11h, je décide de rendre la chambre et je m’installe au café en bas de l’hôtel. L’intérieur est plein, tout un groupe de retraités joyeux venu fêter l’anniversaire d’un des leurs, comme si rien ne s’était passé, comme si tout allait bien. Ils en ont vu d’autres ! Je regarde les nouvelles : le gouvernement Libanais vient d’annoncer « l’interdiction totale de toute activité militaire du Hezbollah ». Concrètement, comment va-t-il s’y prendre ? Le Conseil des ministres se dit aussi prêt à reprendre des négociations avec Israël. Trop tard, personne n’y croit, Benyamin Netanyahou est déterminé à en découdre coûte que coûte. Dans la soirée, alors que je suis rentrée chez moi, dans le nord, je lis que plusieurs frappes ont ciblé la banlieue sud de la capitale durant l’après-midi. J’appelle une amie pour voir si tout va bien « en 2024, on entendait très peu le bruit des frappes, mais là c’est bizarre, c’est très clair et très fort ». Je me suis fait la même réflexion cette nuit. Hypervigilance des premiers jours ? Va-t-on finir par moins les entendre ? Ce soir, la presse libanaise évoque 29 000 déplacés hébergés dans les premiers centres d’accueil juste ouverts, ils sont surement bien plus nombreux, à avoir loué des chambres d’hôtel, à s’être fait héberger chez des proches ou encore à veiller, épuisés, dans leur voiture remplie à la hâte. Le bilan de la journée s’élève à au moins 52 morts et 154 blessés.

Mardi 3 mars
Aller-retour express sur Beyrouth aujourd’hui pour tenir la réunion d’hier finalement reportée. Sur la route, discussion avec mes collègues sur la situation. L’une évoque les consignes données par le parti chrétien des Forces Libanaises auprès des municipalités du caza dans lequel nous travaillons- équivalent d’un département- pour « contrôler » l’arrivée des déplacés: « le Hezbollah n’aurait pas dû provoquer, et puis ce sont tous des cibles potentielles des frappes israéliennes« … Je jette un oeil aux réseaux sociaux, les consignes dictées aux habitants sont relativement précises : tout nouveau contrat de location doit être signalé à l’avance à la municipalité, avec copie des pièces d’identité des résidents, le niveau de vie des locataires doit être aussi spécifié et, enfin, la police municipale a le droit d’inspecter le logement des nouveaux résidents pour s’assurer « que tout le monde est en bonne santé et qu’il n’y a pas de problèmes identifiés avec l’environnement résidentiel ». Tout cela pour « garantir aux citoyens la sécurité et la tranquillité de tous ». Les déclarations s’accompagnent d’une référence « aux lois applicables » je comprends mal la traduction en ligne, mais tout cela est-il bien légal ? J’essaie de ne pas juger trop vite, mais que va-t-il se passer si les régions à l’abri du conflit refusent de recevoir les déplacés ? Ces derniers vont probablement se concentrer sur Beyrouth et sur Saïda, porte d’entrée de la région sud. J’imagine déjà- comme à l’automne 2024- les voitures stationnant partout chargées de matelas et de vêtements, les tentes plantées à la hâte sur la corniche ou dans les halls d’immeubles, les tensions avec les riverains…

J’ai envoyé il y a quelques minutes un message à Hoda, une ancienne collège de Khiam. Fin 2023, après que sa maison ait été détruite, elle s’est installée à Nabatiyeh, une des grandes villes de la région sud, très endommagée déjà par les précédentes phases de frappes. Hoda est partie précipitamment de Nabatiyeh dans la nuit de dimanche à lundi, elle s’est réfugiée chez un oncle, dans un village du nord, pas très loin de là où je vis. Je lui demande de quoi elle a besoin. « Des couvertures, des coussins, un pyjama pour ma fille et pour moi, nous sommes parties très vite » m’explique-t-elle au téléphone. « C’est le Liban… » me dit-elle résignée, je sens des sanglots dans sa voix…

Ce soir, le gouvernement estime qu’il y a 58 000 déplacés depuis deux jours, chiffre probablement sous-évalué. Certains affirment vouloir rester cette fois-ci, mais pourront-ils tenir après quelques jours de bombardements intenses ? Aujourd’hui le Hezbollah a revendiqué plusieurs frappes, visant pour l’essentiel des chars israéliens positionnés dans les villages libanais limitrophes à la frontière. Lors d’une visite sur une base aérienne en fin d’après-midi, Netanyahou déclare « nous allons riposter avec une force encore plus grande au Liban ». On n’en doute pas. Hier, l’enfer était promis au régime iranien, aujourd’hui ce sont les Gardiens de la Révolution qui renvoient la promesse aux Etats-Unis et à Israël. Mais, pour l’instant, ce sont les civils qui vivent l’enfer, un peu partout dans la région !
Mercredi 4 mars
Aujourd’hui je suis dans le caza de Zgharta, contrôlé par le parti Marada, un des mouvements ayant rejoint l’alliance d’opposition aux côtés du Hezbollah, après les élections législatives de 2005. A l’automne 2024, le caza a accueilli près de 25 000 déplacés et mis en place en quelques jours une cellule locale d’accueil relativement efficace. Cette fois-ci, les leaders du coin hésitent encore. Une partie de la population, comme ailleurs, s’élève contre la reprise des combats par la milice du Hezbollah. « Officiellement on attend de savoir comment les choses s’organisent sur le plan national » me dit une collègue. En début de semaine, le ministère des Affaires Sociales a annoncé qu’il piloterait l’aide d’urgence mais comment va-t-il faire concrètement pour s’appuyer sur ses bureaux locaux, peu actifs et quasiment sans personnel ? J’apprends que quelques familles déplacées aisées continuent à louer depuis 2024 des appartements dans la région, au cas où, ce qui leur a permis de revenir très vite. En tous cas, à ce stade, les politiques jouent la prudence même si les postures sont moins décomplexées que dans d’autres régions chrétiennes.
Vendredi 6 mars
De nouveau à Zgharta. Les déplacés commencent à affluer, quatre écoles publiques ont été aménagées pour accueillir 600 personnes, « ça n’est pas suffisant ! » tranche une collègue. Les Marada ont finalement rouvert le hall qui leur servait à stocker, lors de la crise précédente, les dons de nourriture et de produits de première nécessité.
J’appelle Zeina qui travaille pour une grosse ONG libanaise. Une majorité des structures de l’association sont dans le sud et la Bekaa, « plus de 60% de notre personnel a dû partir, nous essayons de les prendre en charge, eux et leur famille ». Elle me confirme que c’est le ministère des Affaires Sociales qui va coordonner l’aide d’urgence, aux côté de la cellule de crise rattachée au premier Ministre. Le problème, c’est l’argent. A ce stade, il y a très peu de promesses d’engagement financier de la part des bailleurs de fond, alors que l’ONG Norwegian Refugee Council publie ce jour un communiqué estimant qu’il y a déjà plus de 300 000 déplacés dans le pays, bien au-delà des chiffres officiels. Ce sont les associations libanaises, aidées par leurs consœurs étrangères, qui prennent la situation en charge, ce que me confirme mon amie Amal qui vit à Saïda.
Ma mauvaise humeur matinale ne fait que monter. Nous avons plusieurs réunions de travail avec nos partenaires français sur différents sujets. Sensation de décalage, en écoutant les discours de l’autre côté de l’écran « nous devons tenir le timing prévu », « nous devons impérativement continuer à encourager la création d’un collectif », « nous avons peu de temps pour lancer cet appel d’offres » alors que nous ne savons pas ce qu’il va se passer demain. Remarque de ma jeune collègue, elle aussi en colère « mais à quoi ils servent enfin ? ».
Sur le chemin du retour je passe faire un demi plein, que je paie deux fois plus cher que d’habitude ! Je regarde les nouvelles, je vois qu’une frappe sur Saïda a visé un appartement résidentiel, tuant 5 personnes. J’appelle Amal, qui vit à quelques kms à l’est de la ville. « On a 10 personnes de plus à la maison » me confie-t-elle d’une petite voix, évoquant plusieurs membres de la famille de son mari, originaire d’un village du sud. A l’automne 2024, la situation avait duré quelques semaines, c’était difficile pour mon amie qui devait gérer, en plus de son travail et de ses deux filles, une maisonnées remplie de personnes déprimées, peu autonomes et peu aidantes sur les tâches ménagères. « Cette fois-ci ça risque de durer un peu plus ». Je ne sais pas quoi dire pour la réconforter.
Bilan provisoire de la journée : une position de la FINUL a été touchée près de Bint Jbeil et plusieurs soldats ghanéens blessés, aucune excuse officielle d’Israël ; des dizaines de frappes se sont enchainées au sud, dans la Bekaa et dans la banlieue sud de Beyrouth, le bilan officiel s’élève à 217 morts et 798 blessés. Des affrontements ont lieu en ce moment même entre les troupes du Hezbollah et l’armée israélienne à Khiam, près de la frontière. « Israël n’a fixé aucune date de fin à la guerre », indique Eyal Zamir, le chef d’état-major de l’armée en Israël.

Dimanche 8 mars
Depuis hier matin, nette escalade. Un commando israélien a débarqué dans la nuit de vendredi à samedi à Nabi Chit, dans la Bekaa, pour tenter de récupérer, en vain, les restes du corps du pilote israélien Ron Arad, porté disparu au Liban en 1986. Hier, les frappes israéliennes ont tué 41 personnes. A l’aube, une frappe sur une immeuble résidentiel dans le village de Sir-el Gharbiyé, près de Nabatiyeh, a tué au moins 15 personnes. L’aviation israélienne a pilonné toute la journée la région sud, elle se vante dans un communiqué publié dans l’après-midi avoir liquidé près de 200 membres du Hezbollah et mené plus de 600 frappes ciblées. Plusiuers sources estiment que le Hezbollah compte encore entre 25 000 et 30 000 membres actifs, à ce rythme ça peut durer des mois…Dans la nuit, une frappe a ciblé des membres de la force « Al-Quds des gardiens de la révolution », à l’hôtel Ramada de Raouché, dans le centre de Beyrouth, tuant 4 personnes. Je pense aux amis qui vivent tout près…C’est la deuxième fois cette semaine qu’un hôtel est ciblé.
Hier je suis passée voir mon ex collègue Hoda, réfugiée avec sa fille de quinze ans chez un oncle dans un caza proche. Elle m’attend devant une jolie maison entourée d’oliviers. J’aperçois sa silhouette voutée en sortant de la voiture, je la trouve vieillie, j’ai un choc, je ne l’ai pas vue depuis 3 ans. Je la serre dans mes bras, elle sanglote, je lui caresse les cheveux en lui murmurant qu’elle peut pleurer tout son soul. Sa fillette garde le sourire et me raconte les évènements de ces derniers jours d’un ton presque tranquille, je suis surprise par cette adolescente qui semble déjà si forte. Hoda m’annonce au détour d’une phrase : « notre maison de Nabatiyeh a été frappée hier, nous n’avons plus rien ». Que dire pour la réconforter ? Elle m’explique qu’elles sont arrivées ici avec 8 autres personnes, tout le monde vit au sous-sol dans un appartement avec deux chambres et une cuisine. Je n’ose pas trop poser de questions, certainement pas évident de cohabiter. « Mon oncle est généreux avec nous, vraiment rien à dire, il fait ce qu’il peut, lui-même avaient deux maisons à Khiam qu’il louait et qui ont été détruites, et il a perdu une grande partie de ses économies en 2019, avec la crise ». Il va bientôt faire nuit, l’air est vif, nous sommes sur la terrasse, Hoda me dit y passer presque toutes ses journées, pour fuir la promiscuité. Je sens chacun gêné, soucieux de ne pas déranger l’autre. Dans la pénombre qui s’installe, l’atmosphère est chargée de tristesse. En partant, je laisse un peu d’argent, faisant promettre à Hoda de me faire signe si elle a besoin de quelque chose. Je m’engage à revenir vite.
Petit texto de soutien à mes amis de Beyrouth. Message de Rawan: « les rues grouillent de monde à la recherche d’un endroit où dormir : ceux qui en ont le luxe sont à l’hôtel, et les autres, c’est-à-dire la plupart, sont à la rue ! Je ne trouve aucun mot juste pour décrire la situation car c’est un mélange de colère et de tristesse. Sales guerres. ». « Immense bordel » m’indique le message lapidaire de Samia. Christelle préfère pour sa part m’envoyer avec une pointe d’humour la définition du stoïcisme qu’elle est allée chercher sur Internet.
Le temps est ensoleillé, froid et sec. Je vais faire une ballade en songeant aux évènements de la semaine et à la façon dont j’ai vécu tout ça. J’ai été invivable avec mes collègues. Je pensais pouvoir mieux gérer la situation, après tout ça n’est pas la première fois. Je suis en colère, je suis accablée, j’ai le cœur serré, parfois encore j’ai le sentiment de vivre dans une sorte de « léthargie », je ne sais pas très bien comment raconter les choses à mes proches qui m’envoient des messages depuis la France. Et puis je me ressaisis: pour moi ça va, je suis dans une région qui n’est pas ciblée, je suis étrangère, je peux partir si je veux. Mais je vis quand même ici depuis deux ans et, comme les habitants de ce pays, je me demande si ce qu’on ressent n’est pas plus dur parce qu’on sait déjà un peu ce qui nous attend : des semaines, probablement des mois à être suspendus aux informations des médias qui énumèrent, scrupuleusement, le nombre de frappes, de villages attaqués, de morts et de blessés ; la vie en suspens ; les vols annulés, reprogrammés, reportés ; la crainte que, petit à petit, les provisions ne se tarissent. Et puis, surtout, la peur des frappes, qui peuvent surgir partout, n’importe quand. Ces boucles qui se répètent, encore et encore, minent le moral. Je n’y n’échappe pas.

Bilan à mi-journée : près de 400 personnes tuées depuis le début des frappes, il y a une semaine, dont 83 enfants et 9 secouristes. 1 130 blessés, dont 254 enfants et 274 femmes. 5 hôpitaux mis hors service. Des frappes ciblées ont-ils dit ?
Mardi 10 mars
Ce matin, une collègue revient sur l’accueil des déplacés dans le caza de Bcharré, où nous avons des activités : « le problème, c’est qu’ils arrivent à minuit, quand il n’y a plus le barrage de police, et on ne sait pas qui ils sont et où ils vont ». Je lui fais remarquer qu’il ne doit pas y avoir beaucoup quand même. « Mais si, plus de 200 personnes déjà, et la plupart n’ont pas de numéro d’identité !». J’essaie de ne pas juger trop vite, mais je m’agace quand même de ces comportements, même s’ils ne reflètent pas la solidarité réelle qui existe un peu partout.
Aujourd’hui les autorités parlent de 759 000 déplacés depuis le début de la guerre. Je ne suis pas encore retournée à Beyrouth, je n’ai pas non plus regardé les images à la télé, mais j’imagine les rues surpeuplées, les bâtiments vides squattés, les voitures remplies. Le bilan s’élève à « au moins » 570 morts et 1 444 blessés, les frappes intensives se poursuivent dans le sud, le Hezbollah n’a pas lâché les armes, les premiers frets d’aide humanitaire arrivent, le président Aoun indique sur son compte X « essayer de trouver des moyens de mettre fin à l’agression israélienne contre le Liban » On n’en doute pas, mais que peut-il faire ? Hier il s’est déclaré prêt à des négociations directes avec l’Etat hébreu mais, comme on est au Liban, les réactions de la sphère politique sont en demi-teinte. La prudence, toujours, tout est dans les adverbes employés. « Le président de la Chambre [Nabih Berri, chef du mouvement chiite Amal] n’est pas très loin des positions de Joseph Aoun » indique un proche. « Théoriquement nous sommes favorables à la proposition du président mais nous craignons qu’elle demeure sans lendemain » commente un député des Forces Libanaises.

Samedi 14 mars
Le gouvernement fait état de 826 morts et de 2009 blessés depuis le 2 mars dernier. « Plus d’une centaine d’enfants parmi les victimes » dénonce l’Unicef. Depuis deux semaines, je me sens vide, je n’arrive plus à me concentrer, je n’arrive plus à penser. Moi, ex humanitaire, je suis dans un pays en crise, différentes sources estiment qu’il y a déjà plus de 800 000 déplacés, très certainement davantage, et je suis là, à l’abri dans une région plutôt sûre, totalement impuissante à agir.
Je viens d’appeler mon amie Amal, qui travaille de temps en temps comme « fixeuse » pour des journalistes étrangers. Elle est en reportage avec une équipe d’une chaine de télévision française : tôt ce matin, une frappe à quelques centaines de mètres de chez elle a tué 4 personnes, un jeune couple d’ingénieurs, visiblement proches du groupe Jamaa Islamiya, et leurs deux enfants. « Nous sommes montés dans l’appartement, c’était horrible, il y avait du sang partout, aucun autre appartement n’a été touché » m’explique-t-elle. L’équipe de tournage s’est aussi rendue dans des villages affiliés aux partis Amal ou Hezbollah : « les chefs politiques locaux ne nous ont pas laissé filmé, m’accusant même d’être une pro-israélienne, là ils ont franchi la ligne rouge » me dit-elle d’un ton rigolard, elle qui est une militante propalestinienne de longue date… . Amal héberge toujours chez elle plusieurs membres de la famille de son mari. Certains sont partis pour Beyrouth, laissant la place à une de ses belles-sœurs, dont la fille, atteinte d’une maladie neurodégénérative rare, sort de l’hôpital « elles logent dans une école mais je n’ai pas voulu qu’elles y retournent tout de suite, elle est faible, elle peut attraper un virus, je préfère d’abord qu’elle se rétablisse ».

Coup de fil de Nahed, ancienne collègue du temps de MDM, et amie de longue date, partie depuis deux ans rejoindre ses enfants en Europe. Elle culpabilise de ne pas être ici, auprès des siens. Sa mère vit seule à Beyrouth, une de ses sœurs s’en occupe, elles sont allées se mettre à l’abri du bruit des bombes dans la montagne du Chouf. « Il n’y a pas d’électricité, elles ont fait quelques réserves de mazout pour faire fonctionner le générateur, elles font des provisions, tu vois rien n’a changé depuis la guerre civile! ». Tiraillée entre sa mère, ses sœurs et ses enfants, Nahed vit cette guerre par procuration, comme des millions de Libanais un peu partout dans le monde, elle qui a grandi à Beyrouth sous les bombes et qui sait de quoi il s’agit !
Message de Elham, une autre ancienne collègue, psychologue. Elle vit au sud de Beyrouth et elle aussi héberge plusieurs membres de sa famille partis du sud et de la Bekaa « c’est le Liban dans toute sa schizophrénie, d’un côté la vie est normale, de l’autre côté c’est le chaos, espérons que nous nous reverrons un jour ! ». Cette dernière phrase me remue.
Depuis trois jours, la presse alerte sur le fait qu’Israël se prépare à une invasion terrestre d’ampleur, alors que depuis deux ans et demi, les chars israéliens font régulièrement des incursions au-delà de leur frontière nord. Je lisais dans l’excellent magazine en ligne israélien +972 [bloqué aujourd’hui depuis mon ordinateur…] qu’un groupe de colons a franchi il y a quelques jours la frontière, avec des enfants, pour aller planter des arbres du côté de Kfar Kila, près de Khiam.. Selon le média américain Axios, « Israël prévoit d’élargir considérablement son opération terrestre au Liban, avec pour objectif de s’emparer de toute la zone située au sud du fleuve Litani, afin d’y démanteler l’infrastructure militaire du Hezbollah » citant plusieurs responsables américains et israéliens. « Nous allons faire ce que nous avons fait à Gaza » déclare un haut responsable israélien. Effet de répétition. Tragédie annoncée à laquelle nous assisterons, sidérés, éventuellement indignés, en direct et sans tentative internationale d’y mettre fin.

« Le peuple Libanais n’a pas choisi la guerre mais y a été entrainé » a indiqué aujourd’hui Antonio Guterres, à l’issue de sa visite au Liban. C’est à peu près ce que je lis un peu partout dans la presse. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ça, mais comment l’expliquer ? Comment, dans ce contexte, porter la charge contre les Libanais qui, depuis tant d’années, vivent un peu dans le déni ? Contre un Etat qui a laissé le Hezbollah se développer au sud depuis quarante ans, dans une région coupée du reste du pays et délaissée par tous ? Là où je vis, les gens rêvent de faire sécession, interprétant à leur façon les accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile, s’imaginant demain pouvoir vivre dans un Etat fédéral, évidemment organisé en fonction de l’appartenance communautaire de chacun. N’est-ce pas déjà un peu ça, aujourd’hui ? La récente décision de maintenir deux ans de plus le Parlement actuel (alors que des législatives étaient prévues en mai) n’est-elle pas l’occasion de gagner du temps pour reconstituer, au sein des partis politiques, la base électorale ? « Dommage, les routes ne seront pas réparées cette année [comme c’est souvent le cas à l’approche des élections] ! » me dis je en zigzaguant en voiture entre les trous qui jonchent la route.
Dimanche 15 mars
J’ai proposé à Hoda et sa fille, et d’aller prendre l’air au bord de la mer. La nièce de Hoda, âgée de 12 ans, se joint à nous. Depuis la semaine dernière, la maison familiale accueille de nouveaux arrivants, il y a désormais 16 personnes, en plus de la famille de l’oncle. Sous la terrasse couverte, la balancelle est pleine de cartons et de sacs, et de nombreuses paires de chaussures s’étalent au sol. Hoda me montre des photos de l’appartement familial de Nabatiyeh, la frappe ciblait finalement l’immeuble d’en face, contrairement à ce qu’elle m’avait annoncé quelques jours avant. Qu’importe: salon sans dessus dessous, fenêtres des chambres brisées, objets éparpillés un peu partout. Durant la discussion j’entends Hoda répéter « quand on sera de retour » je l’espère tant mais je me demande ce qui se passera pour elle si elle ne rentre pas dans le sud…J’interroge mon amie sur sa situation, elle me dit avoir reçu un peu d’aide financière de la municipalité de Khiam « oui tu sais les gens de Khiam qui vivent un peu partout à l’étranger ont envoyé de l’argent à la municipalité qui elle-même sait où nous sommes ». Elle a reçu aussi un message du ministère des Affaires Sociales qui encourage les déplacés à s’enregistrer, ce qu’elle vient de faire. « J’ai lu ce matin que de l’argent arrivait de France et d’ailleurs, où est cet argent ? » me demande-t-elle. J’essaie de lui expliquer que ça va prendre un peu de temps, elle semble sceptique.
Ce soir, coup de fil de mon ami Carlos qui vit au-dessus de Beyrouth, dans le Metn. Je lui dis mon agacement face au « non accueil » des déplacés dans le nord. « Tu sais, les gens que j’ai croisé ces derniers jours sont d’abord préoccupés par leurs affaires, par leur situation économique, tout le monde se demande comment va être la vie au Liban demain » me fait-il comprendre.

Mercredi 18 mars
Ce matin, réunion en équipe avec, à distance les collègues français de la petite ONG pour laquelle nous travaillons. Ils veulent mieux comprendre ce que nous vivons. Lorsque j’ai évoqué cette réunion, il y a quelques jours, les réactions étaient plutôt mitigées. Je ne sais donc pas trop à quoi m’attendre, au pire la réunion sera écourtée. N. commence, elle raconte l’effet de sidération, l’ampleur des frappes, la peur qui s’est installée partout parce que « nous ne sommes plus en sécurité, n’importe quel membre du Hezbollah peut se cacher parmi les déplacés ». C. dit regarder chaque matin les informations avant d’amener ses deux jeunes enfants à l’école et à la garderie « et même après, c’est dur de rester concentrée, je ne suis jamais tranquille quand je les sais loin de moi ». J. acquiesce pudiquement, elle insiste sur les risques encourus en se déplaçant, laissant entendre, à demi-mots, qu’elle n’a aucune envie d’aller à Beyrouth en ce moment. A côté d’elle, J. renchérit en évoquant la frappe qui a eu lieu à Aïtou, près d’Edhen, à l’automne 2024 « nous ne sommes pas à l’abri ». Enfin, F. insiste pour sa part sur l’inflation « j’ai deux familles à ma charge ! ». Finalement, ça valait le coup de la faire, cette réunion. Mes collègues sont à cran, je m’en doutais mais je ne l’avais peut-être pas suffisamment mesuré. J’ai un peu trop tendance à penser que nous sommes loin des frappes, loin du vécu de mes amis plus au sud.
Jeudi 19 mars
Depuis quelques jours, météo exécrable, et ça risque de durer : pluies diluviennes, orages, vents violents…Je tombe sur l’article d’un média Libanais « la météo peut-elle stopper les bombes ? ». La journaliste tente une périlleuse analyse basée notamment sur les différents systèmes de guidage des munitions. Elle se base un peu hâtivement sur une observation empirique « au Liban durant les jours d’orage, les drones et les frappes israéliens se font plus rares ». Vœu pieu !
Le bilan total des attaques israéliennes sur le Liban depuis le 2 mars s’élève à 1.001 morts et plus de 2 584 blessés. Plus d’un million de personnes ont été déplacées par les frappes. Les combats se poursuivent, au sud, entre le Hezbollah et l’armée israélienne, qui depuis deux-trois jours frappent les ponts au-dessus du Litani, afin d’isoler la zone sud et de « couper les vivres » au Hezbollah. La presse échafaude à longueur de journées des scénarios qui, quelques semaines encore, auraient paru totalement farfelus. Parmi ceux-là, la menace d’une incursion terrestre israélienne de grande ampleur au Sud et dans la Bekaa et la création d’une zone sous occupation.
Je regarde chaque jour la liste des villages frappés, je me remémore certains d’entre eux, que j’ai souvent parcourus, il y a une vingtaine d’années : Khiam, Kfa Kila, Taybé, Houla….Peu de photos de ce qui se passe depuis bientôt trois semaines mais facile d’imaginer les champs de ruine. Je pense à Hoda qui espère retrouver sa maison : une vie est-elle encore possible là-bas ? Par associations d’idées, je pense à mon ami Jamal, à Gaza, territoire dont on ne parle presque plus déjà, et qui, comme des centaines de milliers de ses congénères, campe littéralement sur un champ de ruines. Plus aucune intimité, la survie permanente, l’impossibilité de penser à autre chose qu’à trouver de quoi manger, de quoi se laver, de quoi se soigner. L’humanité écrasée, piétinée, bafouée.

L’armée israélienne indique ce matin que les forces de sa 36ème division et son aviation ont éliminé, au cours des dernières 24 heures, « plus de 20 éléments » du Hezbollah. Quelques minutes plus tard, le Hezbollah indique à son tour dans un communiqué « avoir tiré des roquettes contre des soldats israéliens présents en territoire libanais dans la région de Labbouné ». Une guerre à coups de communiqués qui tentent de faire pencher en faveur de chacune des parties prenantes les calculs macabres. C’est sans compter les américains bien sûr ! En début d ‘après-midi, c’est le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, qui surenchérit « les Etats-Unis lancent aujourd’hui le plus grand nombre de frappes sur l’Iran depuis le début de la guerre ». L’ère des superlatifs ! Et puis c’est loin d’être fini, parce que « les Etats-Unis n’ont pas fixer de calendrier précis pour mettre fin à leurs frappes ». OK, bien compris ! Pendant ce temps, le pauvre Antonio Guterres, répète comme presque tous les jours qu’ «il est plus que temps d’arrêter cette guerre ». Y croit-il encore ? J’imagine le cas de conscience: rester pour ne pas enterrer trop vite une institution qui n’est presque plus un symbole ou partir après s’être usé à tenter de défendre coûte que coûte une instance porteuse de valeurs qu’on veut croire encore universelles.
Depuis mardi, un ordre d’évacuation de l’armée israélienne sème la panique dans la ville côtière de Tyr, qui compte 60 000 habitants. En quelques heures, elle a été presque totalement désertée.
Le ministre français des Affaires Etrangères, Jean-Noël Barrot, est à Beyrouth, il fait la tournée de différents responsables politiques. Xième visite française et tentative pathétique et parfaitement inutile de garder encore une « voix au chapitre ». Hier, sur France Inter, Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, jeune techno de l’écurie marconiste, répondait tranquillement en jean baskets à l’invective d’un auditeur « on va réarmer très fort les forces armées libanaises ». J’ai honte.
Dimanche 22 mars
Météo toujours exécrable, à l’image de cette guerre. « Frappes nocturnes sur le Liban-Sud, le rythme des attaques israéliennes ralenti par les intempéries », titre l’Orient-le-Jour. Le bilan humain des frappes israéliennes sur le Liban s’élève, selon le dernier communiqué du gouvernement, à 1.024 morts et 2.740 blessés. Plus d’1,2 million de personnes ont été déplacées dans le pays.

Ces dernières 48 heures, les frappes israéliennes se sont concentrées sur le Sud Liban, où les combats s’intensifient avec le Hezbollah. Ce dernier déclare ce matin avoir contré des avancées terrestres israéliennes au niveau de Khiam et Taybé, ainsi qu’à Markaba et Adaïssé, dans le secteur est de la frontière. Difficile de s’y retrouver dans le flot des nouvelles en continu sur les sites de presse, mais ça laisse envisager que, dans les prochains jours, les combats vont se recentrer davantage encore sur la région sud, donnant du crédit aux récentes déclaration israéliennes menaçant d’ incursions terrestres de plus grande ampleur.
Le chef d’état-major de l’armée l’affirme d’ailleurs ce matin : « nous nous sommes préparés à ouvrir le front au nord [du Liban], nous ne nous arrêterons pas avant de rétablir une véritable sécurité dans la région – nous ne reviendrons pas à une politique de frappes ponctuelles ». De son côté, le ministre de la Défense, Israël Katz, dit avoir ordonné à l’armée « d’accélérer la destruction des maisons dans les villages situés sur la ligne de contact [entre les deux pays] afin de contrer les menaces contre les communautés israéliennes, sur le modèle de Beit Hanoun et de Rafah », en référence à ces deux villes de la bande de Gaza qui ont été rasées par l’armée israélienne.

La nuit a également été marquée par des frappes israéliennes contre le site nucléaire de Natanz, en Iran, et des raids iraniens sur les villes de Dimona et Arad, dans le désert du Neguev, au sud d’Israël, près d’un centre de recherche nucléaire, faisant des dizaines de blessés et d’importants dégâts matériels. Benyamin Netanyahu promet « qu’Israël continuera à attaquer l’Iran sur tous les fronts ». De son côté, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, affirme que « si le régime israélien ne parvient pas à intercepter les missiles dans la zone très protégée de Dimona, c’est, sur le plan opérationnel, un signe d’entrée dans une nouvelle phase du conflit. Le ciel d’Israël est sans défense. En conséquence, il semble que le moment soit venu de mettre en œuvre les plans suivants, déjà prévus ». Hier soir, Trump a lancé un ultimatum à l’Iran : les Etats-Unis anéantiront ses centrales électriques si la République islamique ne rouvre pas le détroit d’Ormuz au trafic maritime dans les 48 heures. Les autorités iraniennes ont renchéri en indiquant que, si Washington mettait sa menace à exécution, l’armée iranienne viserait les infrastructures « énergétiques, de technologie de l’information et de dessalement d’eau » dans la région. Des attaques de missiles et de drones auraient visé les Emirats Arabes unis et l’Arabie Saoudite.
Ici la vie continue, presque comme si de rien n’était… Hier, journée de la Fête des mères ici au Liban, les commerces de fleurs ont fait le plein. Toujours très peu de déplacés dans cette région du Liban Nord, alors qu’ils sont désormais1,2 millions de personnes : 20% de Libanais ont dû fuir leurs habitations en moins de trois semaines! Je consulte les sites des Nations -Unies: seuls 10% des déplacés sont accueillis dans des abris, cela veut dire que 90% des personnes sont accueillies par la famille ou des proches, ou se débrouillent en louant des appartements hors de prix, ou encore ont été obligés de squatter dans des lieux publics, dans les rues, sur les plages, dans les parkings….Les districts de la région Nord regroupent 8% des lieux d’hébergement et, à y regarder de plus près, ils se concentrent essentiellement sur Tripoli et un peu dans les cazas voisines de Zgharta et de Koura. Que va-t-il se passer dans les mois à venir ? Les partis confessionnels vont-ils en profiter pour continuer à surfer sur les rentes de survie distribuées aux plus nécessiteux de leur communauté, arguant que l’Etat est incapable de garantir un système de redistribution ?
A travers mes lectures de ces derniers jours, je réalise que les déplacements de la population libanaise font partie intrinsèque de l’histoire contemporaine du pays. Durant la guerre civile, un à deux millions de personnes avaient déjà été déplacées, pour certaines à plusieurs reprises, contribuant d’ailleurs à rendre certaines zones du pays, autrefois mixtes, beaucoup plus homogènes dans leur composition communautaire.

Elisabeth Picard, politologue et spécialiste du Proche-Orient, décrit bien, dans un de ses articles sur la guerre civile au Liban, comment l’administration de l’État a été réduite au minimum et comment le Liban a été de facto divisé en cantons qui sont autant de bastions sécuritaires sous contrôle de leurs milices confessionnelles. « Ces milices imposent l’homogénéisation confessionnelle – le terme d’épuration ethnique n’a pas encore cours – sur chaque territoire où l’on fantasme de vivre « entre soi . Mais elles conduisent inexorablement à la fragmentation de ce territoire en raison de la compétition des chefs de guerre pour le monopole de la violence et des prébendes qui y sont liées. Les Libanais qui étaient (mal) représentés par leurs élus avant la guerre et n’avaient de relation avec leur État que par le truchement des liens de clientèle, sont maintenant soumis à la domination des hommes en armes ». 50 ans après, le pays semble en être encore là ou, plutôt, n’est-il pas en train d’en revenir à ça ? De nombreux parallélismes entre les rapports de force en présence lors de la guerre civile et ceux qui prévalent encore aujourd’hui !
Dans un article prémonitoire paru dans le Monde Diplomatique en décembre 2020, Gilbert Achkar conclue sur la visite d’Emmanuel Macron en septembre 2020 à l’occasion du centenaire de l’Etat du Grand Liban. Le président français en avait profité pour fixer aux dirigeants Libanais un cahier des charges pour sortir de la crise économique déclenchée en 2019 par l’effondrement du système bancaire « Le président français ne s’était pas rendu compte que, pour la classe dirigeante du pays du Cèdre, divisée entre allégeance à Riyad-Washington et allégeance à Téhéran, il ne s’agissait que de meubler le temps jusqu’à l’élection présidentielle américaine, qui déterminera l’évolution des rapports entre les véritables suzerains du Liban ». C’est dit !

Mercredi 25 mars
Je suis à Beyrouth, des réunions programmées demain, j’en profite pour voir mes amies. J’emprunte la route du bord de mer qui passe par le port pour rejoindre la corniche, passant devant une grande esplanade pleine de tentes colorées, j’ai l’impression de retrouver certains trottoirs parisiens fréquentés, quelques années auparavant, lors des maraudes associatives… La corniche est bordée de plusieurs files de voitures, pour la plupart occupées 24h/24, les rues d’Hamra, un quartier où j’ai mes habitudes, sont bondées, les sens interdits bravés par les non habitués qui cherchent désespérément une place où se garer. Je retrouve mes amis dans un café près de l’Université Américaine. Difficile de parler d’autre chose que de la situation, tout nous y ramène, à commencer par le bruit des drones au-dessus de nous. Depuis trois semaines, tous vivent presque claquemurés chez eux. « Je ne veux plus sortir, je me sens encore plus oppressée en étant dehors que chez moi » confie Samia. Je me sens gagnée par la déprime ambiante. Les amis insistent pour que je reste, je pense repartir demain, pas trop envie de prolonger,« bah tu ne restes pas parce que c’est la guerre, c’est tout ! » tranche Christelle. Je m’énerve mais elle a raison….

Jeudi 26 mars
Ce matin, l’Ambassadeur de France réunit les ONG françaises pour un « point de situation ». Discours très pessimiste, rien ne laisse envisager une issue rapide au conflit en cours, celui-ci risque de durer longtemps et d’être plus destructeur encore que lors des épisodes précédents. Ca n’est une surprise pour personne autour de la table. Après avoir fait l’éloge de l’appui français, qu’il soit politique, militaire ou humanitaire, il écoute les ONG faire état, les unes après les autres, de leur impuissance à travailler dans ce contexte. L’Etat libanais a tenu dès les premiers jours à coordonner les actions des organisations internationales, c’est le ministère des Affaires Sociales qui s’en charge, appuyé par une Cellule de Gestion de Crise rattachée au cabinet du Premier ministre. Mais les autorités n’ont pas les moyens de leurs ambitions, elles parviennent tout juste à orienter les déplacés vers des centres d’hébergement ouverts à la va-vite notamment dans les écoles publiques. Seuls 10% des déplacés y sont, les autres se débrouillent, familles, amis, locations hors de prix, squats….Ces lieux d’accueil sont plus ou moins bien gérés, la coordination avec les ONG peine à se mettre en place, elles attendent des consignes qui n’arrivent pas et, pour l’instant, « évaluent » surtout les besoins, à défaut de pouvoir agir.
La situation est particulièrement inquiétante pour les populations qui n’ont pas quitté le sud et qui se trouvent quasiment sans accès avec le reste du pays, depuis que les frappes israéliennes ont visé de façon presque systématiques les ponts qui franchissent le Litani, depuis la côte jusqu’au plateau du Golan. « Israël, lorsqu’il sera devenue puissance occupante du sud, devra rendre des comptes sur le non-respect du Droit Humanitaire International DIH] » déclare l’Ambassadeur. « Si je puis me permettre, il est depuis longtemps déjà en train de bafouer le DIH » avance timidement un jeune humanitaire.
Les agences onusiennes sont aussi pointées du doigt, on leur reproche de faire blocage auprès du gouvernement, elles veulent pouvoir garder encore un semblant de légitimité, mais concrètement elles ne font pas grand-chose. Je me remémore ce que me disait Samia hier soir « l’Unicef nous a contacté pour organiser des goûters pour les enfants dans les écoles, tu vois, c’est ça qu’ils font ! ». 50 années d’intervention humanitaire dans un pays qui encore aujourd’hui ne s’est pas relevé…Une femme évoque la tentative de son organisation, depuis des années, pour venir en appui au ministère de la Santé de façon plus structurelle, pour construire une politique de santé publique qui ne soit pas entièrement privatisée et de ce fait non accessible à une partie de la population. Le retrait progressif des bailleurs de fond ces dernières années, à commencer par USAID, a mis un sacré frein à ces projets, la guerre aujourd’hui risque de les anéantir. Quel échec !

Vendredi 27 mars
Je m’arrête voir Hoda, elle m’attend sous le porche de la maison de son oncle, où elle passe la plupart de ses journées. Ses traits sont tirés, elle est emmitouflée dans une sorte de pyjama kangourou en polaire rouge vif. Nous parlons de Khiam. Hoda me montre une vidéo Tik-Tok dans laquelle des soldats israéliens ont investi l’école du village, pointant du doigt un important stock d’armes supposé appartenir au Hezbollah. Je ne sais pas trop comment détourner la discussion, heureusement la fille de Hoda et sa cousine ont sorti un jeu de UNO, nous faisons quelques partis. Hoda m’apprend qu’elle est toujours en contact avec Farid, kinésithérapeute, originaire d’un village druze du sud, et notre collègue lorsque nous travaillions avec Médecins du Monde à Khiam. Elle l’appelle et me le passe, je suis tellement contente d’entendre le son de sa voix ! Il vit près de Hasbaya, dans une zone frontalière un peu au-dessus de Marjayoun « ma maison est la tienne, tu viens quand tu veux, nous sommes en sécurité ici ». Je n’ose pas lui répondre que, partout autour, c’est la désolation et que je ne serai surement pas autorisée à passer…
Lundi 30 mars
Je reçois des tas de messages très sympas de mes proches. A l’éternelle question « comment vas-tu ? » je ne sais plus très bien quoi répondre. Objectivement, je vais plutôt bien, je suis dans une région préservée des frappes, loin de la ville et de l’agitation, nous continuons à travailler presque comme si de rien n’était. Mais je ne peux pas répondre « ça va ! ». Non, ça ne va pas vraiment, je suis comme tout le monde suspendue à l’actualité, je respire au rythme des nouvelles « pas d’avertissements de frappes israéliennes sur Beyrouth, ouf, mes amis vont pouvoir respirer un peu », même à distance je dors mal, même pas capable d’agir, le sentiment d’impuissance me rend tout à la fois triste et fébrile. La première semaine, j’étais pleine de rage, puis le stress et la tristesse profonde ont pris le dessus. Les questions sont parfois précises : « comment ça se passe là où tu vis ? », « est-ce qu’il y a beaucoup de déplacés qui fuient vers le nord ? », « pouvez-vous continuer à travailler ? », « est-ce que vous entendez vous aussi des avions et des drones ? », etc. J’ai pourtant l’impression que les médias du monde entier parlent du Liban et de l’Iran, comme ils parlaient encore (un peu) il y a quelques mois de Gaza, mais finalement les nouvelles sont assez générales « on n’a que très peu d’infos sur ce qui se passe vraiment », « on ne sait pas jusqu’à quel point c’est catastrophique ». Moi, je ne me sens que bonne à rien, incapable d’aligner trois phrases, incapable de me concentrer, incapable d’analyser les choses…Pourtant, je suis là, je vis cette page d’histoire tragique, je dois en dire quelque chose…
Depuis le début du mois, le prix du diesel a augmenté de 42% selon la nouvelle grille des tarifs des générateurs publiée aujourd’hui par le ministère de l’Eau et de l’Energie, l’Electricité du Liban étant toujours dans l’incapacité de fournir du courant à tout le pays. Je pense à ceux qui sont dans les abris collectifs mal chauffés ou, pire dans leur voiture ou encore sous les tentes…Je pense à ceux qui sont restés au sud, je me souviens combien il pouvait faire froid, encore au printemps, lorsque j’y vivais.

Mardi 31 mars
Discussion dans la voiture avec un collègue. Nous venons de rencontrer un mokhtar (représentant d’un village qui n’a pas de maire): depuis quelques mois qu’il est élu, il se bouge pour aider son village, l’occasion de constater que les municipalités fonctionnent avec peu de moyens financiers et doivent se débrouiller. Nous avons tergiversé pendant des mois pour faire fonctionner le puit construit dans le village du mokhtar quelques années plus tôt, mais jamais terminé, et le raccorder aux habitations. Il ne nous a pas attendu et a mobilisé la diaspora, qui vit en Australie: en quelques semaines, il a réussi à réunir l’argent pour finir les travaux. Nous avions conditionné l’aide à la nécessité de remettre le village sous la tutelle de l’Etablissement des Eaux du Liban Nord mais le mokhtar n’a pas voulu « pourquoi irait on payer une redevance alors que nous nous sommes débrouillés à financer nous-mêmes ? ». Les Libanais insistent souvent sur une nécessaire décentralisation, j’essaie d’expliquer à mon collègue qu’elle n’est possible qu’avec un cadre national qui garantit l’équité partout, je ne suis pas sure de l’avoir convaincu.
Avril 2026
Vendredi 3 avril
WE de quatre jours pour les fêtes de Pâques. Message de Hoda « Bonjour, tu passes aujourd’hui ? » Je l’ai vaguement promis mais j’ai la flemme, j’avoue! Puis je me mets un instant sa place, elle qui passe ses journées à tourner en rond chez son oncle, entourée de membres de sa famille avec qui elle n’a pas forcément choisi de cohabiter. Je passe la prendre avec sa fille et sa nièce, direction Tripoli. Petite virée dans les souks, l’occasion de faire un peu de shopping, Hoda m’explique que les rats ont probablement mangé tous les vêtements laissés dans leur appartement de Nabatiyeh. Je l’interroge sur la cohabitation dans la grande maisonnée partagée, elle me dit pudiquement qu’il y a parfois quelques tensions, quoi de plus normal quand une vingtaine de personnes vivent sous le même toit ! Hoda espère toujours rentrer au sud même si je devine, sans oser lui poser la question frontalement, qu’elle commence, petit à petit, à se faire une raison.
Samedi 4 avril
Je suis à Beyrouth pour le WE, j’ai besoin de voir mes amis. La réceptionniste de l’hôtel où je viens régulièrement est surprise de me voir « Vous êtes encore là ? Vous ne rentrez pas en France ? ». Je lui demande comment elle va, elle me dit que c’est dur, qu’elle ne supporte plus le bruit des drones, qu’elle voudrait que tout ça s’arrête vite. Dans la soirée, je retrouve mes amis dans un café habituellement très animé, mais presque vide aujourd’hui, fait inhabituel pour un samedi soir. La discussion s’engage directement sur l’actualité. Les dernières frappes. Les déplacés qui ont envahi Hamra et qu’on ne supporte plus. Les prix qui flambent. Le bruit des drones. « J’ai peur des tensions que cette guerre va provoquer » nous dit Rawan. Nous nous regardons gênés « bon, on va essayer de changer de sujet, non ? ».

Christelle part dans quelques jours pour une mission humanitaire en Afrique. Elle est contente d’aller respirer ailleurs mais elle culpabilise aussi de partir loin des siens. C’est une des rares qui évoque sans détour sa peur. « Depuis un mois je refuse de sortir seule dans la rue, j’ai dû demander à ma sœur de m’accompagner plusieurs fois à l’Hôtel-Dieu, pour faire des analyses ; j’ai grandi dans la guerre, je n’en peux plus ! ». Les amis se remémorent la guerre civile « avant de sortir, on allumait la radio pour savoir quelles étaient les rues ouvertes, quels checkpoints on pouvait traverser ». « Nous habitions le Metn mais allions à l’école à Beyrouth, il nous fallait près d’une heure et demi pour y aller, le chauffeur du bus roulait à 20 kms heures, sans jamais utiliser ses freins, je pense qu’il les économisait tout comme l’essence d’ailleurs, et tout ça en nous mettant Fayruz à fond, je crois que c’est pour ça que je ne la supporte plus ». « Des fois, ma fille qui étudie à l’étranger m’appelle en plein milieu de la nuit, maman je viens d’entendre qu’il y a eu une frappe sur Beyrouth ! Je lui dis que je n’ai rien entendu, même si ça n’est pas vrai et que j’ai la trouille».
Dimanche 5 avril
Matinée relativement ensoleillée malgré quelques nuages, je décide d’aller marcher sur la corniche, c’est la première fois depuis le début des frappes. Je déambule pendant des heures dans la ville, fascinante autant que, parfois, repoussante.
Et c’est ainsi que Beyrouth devint une drogue, en l’absence d’un Etat trop présent partout ailleurs. Beyrouth devint la propriété de ceux qui rêvaient d’un ordre différent dans un monde différent; Beyrouth laissa s’installer une anarchie compensatrice qui permettait aux étrangers de se défaire de leur complexe d’étranger. M.Darwich.
Je m’attends à une corniche envahie par les déplacés, il y en a quelques-uns mais moins qu’à l’automne 2024. On dirait qu’ils se font plus discrets. Je passe devant l’hôtel Saint Georges puis décide de poursuivre, en longeant la baie Zaitunay et le petit port rempli de yachts. Un peu plus loin, sur la grande place vide avant d’arriver au Seaside Arena, sacré contraste, tout un village de tentes s’est constitué et, le long de la route qui longe la baie, des doubles files de voitures pour la plupart habitées. Les sportifs du dimanche semblent les ignorer, je dépasse une vieille dame le regard vide, adossée comme un muret, j’ai le cœur serré.

Soudain, un va-et-vient d’avions de chasse au-dessus de nos têtes, tous les regards sont tournés vers le ciel, je lis dans la presse que l’armée israélienne est en train de mener plusieurs frappes dans la banlieue sud, il y en aura une dizaine au total. Un peu plus tard, je m’installe dans un café où j’ai mes habitudes. Je suis en train d’écrire. Tout d’un coup, un grand bruit d’explosion. Je sursaute, mon voisin soupire avant d’appeler quelqu’un en lui demandant si tout va bien. Le mur du son ? Une frappe ? Contrairement à la plupart des Libanais, je n’ai pas encore appris à reconnaitre la nature des engins qui explosent. Je lis un peu plus tard que c’est le quartier de Jnah qui a été visé, tout près d’un des plus gros hôpitaux de Beyrouth, l’hôpital public Rafic Hariri. Bilan en fin de journée : 5 personnes tuées et 52 personnes blessées, dont 8 enfants. La frappe a ciblé un immeuble habité dans un quartier densément peuplé.
Je pars déjeuner chez Samia, je dois y un couple d’amis que je n’ai pas vu depuis longtemps. Mais leur fille se trouvait dans un centre commercial à proximité de Jnah, elle n’a rien mais les amis préfèrent rester chez eux avec leurs enfants. En fin de journée, vague projet d’aller boire un verre avec mes deux autres amies mais Dounia, exaspérée par les frappes entendues tout au long de la journée, ne veut ni sortir ni parler. Immense fatigue moral. « J’en ai marre, j’aurai passé ma vie à traverser une guerre puis l’autre » me dit Rawan. Dans le sud, c’est l’horreur : les raids israéliens ont ciblé une cinquantaine de villages. En soirée, c’est la zone résidentielle chrétienne de Ain Saadé, au nord-est de Beyrouth, qui est victime d’une frappe. Alors que, selon l’armée israélienne, c’est un chef de Hezbollah qui était visé, la frappe a tué le responsable local des Forces Libanaises et son épouse.

Jeudi 9 avril
Journée cauchemardesque et meurtrière hier, marquée par la violence des frappes israéliennes, au lendemain de l’annonce de cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran. En quelques minutes, une centaine de frappes dans le sud, dans la Bekaa mais aussi à Beyrouth, dans plusieurs quartiers jamais touchés jusque-là et densément peuplés, la corniche Mazraa, Mar Elias, Tallet el Hayet, Ain el Mraissé… Le bilan de cette vague déferlante est dévastateur : au moins 357 personnes ont perdu la vie, et on décompte plus de 1 200 blessés, en très grande majorité des civils. Cette fois, pas de frappes ciblées mais des bombes lancées pour détruire des immeubles entiers. Depuis le nord, je suis suspendue aux nouvelles, impossible de me concentrer sur autre chose. Je passe l’après-midi à envoyer des messages à mes amis pour savoir s’ils vont bien.
« Plus de peur que de mal » me dit Elham, qui vit au sud de Beyrouth. « C’est un crime, dans mon village, 21 personnes ont été tuées alors qu’elles assistaient à des funérailles ». Joumana, professeur à l’Université Américaine, habite la corniche Mazraa « c’est l’immeuble juste en face de chez nous qui a été touché, heureusement nous n’y étions pas… ». « C’était complètement fou » m’écrit Rola, exilée à Beyrouth, dans le quartier de Ain El Remmaneh, mais originaire d’un village du sud presque entièrement détruit et qui a connu de nombreux évènements de violence. « Situation très dure, j’ai vécu la guerre déjà, mais pas mes enfants, mon fils était au travail, j’ai eu très peur pour lui, nous ne savions pas où les bombes tombaient » m’écrit Sam, qui habite Mar Elias. Une frappe a eu lieu à 100 mètres de chez lui, il m’envoie une vidéo, des habitants marchent égards dans une rue encombrée de débris et de poussière…
Frappe à Mar Elias le 9 avril
Aujourd’hui, les secouristes cherchent encore des corps, morts ou vivants, extrayant parfois des décombres des morceaux de bras ou de jambes. Les hôpitaux ont peiné à gérer l’afflux de blessés. Les frappes ont continué au sud dans la soirée et cette nuit. Un traumatisme qui vient s’ajouter à ceux qu’ont vécu, à intervalles réguliers, plusieurs générations de Libanais. Les analyses internationales vont bon train. Ce qui s’est passé hier ressemble beaucoup à la journée qui a précédé le cessez-le-feu de novembre 2024. Est-ce un signe ? Certaines sources proches du pouvoir israélien font état de la fureur de Netanyahou à l’annonce pakistanaise du cessez-le-feu, qui y inclue le Liban, alors qu’Israël n’a pas pris part à ces négociations. Alors que d’intenses pressions internationales vont s’exercer envers Israël, à travers les Américains, pas question de laisser croire que l’Etat hébreu va lâcher du lest. Je me remémore la question d’un collègue, il y a deux jours, alors que Donald Trump promettait un cataclysme aux Iraniens, avant de faire volte-face quelques heures plus tard « tu crois vraiment qu’il va y avoir un cataclysme ? » m’a-t-il demandé. Oui, il a bien eu lieu…
Le Premier ministre Libanais, Nawaf Salam, a décrété aujourd’hui une journée de deuil national, je me rends quand même à Zgharta où je retrouve une partie de mes collègues. L’ambiance est lourde, difficile de nous concentrer. Je visite la cellule de gestion de crise mise en place par le parti Marada, pour venir en aide aux déplacés. Son responsable me parle de 8 000 déplacés dans tout le caza : entre 15 et 20% des personnes déplacées sont logées dans des écoles publiques transformées en abri, les autres ont pris des locations dans les villages. Le jeune homme m’explique qu’il n’y a pratiquement aucune coordination avec le ministère des Affaires Sociales, pourtant chargée de la coordination de l’aide humanitaire. Le nombre des déplacés à Zgharta est trois fois moins élevé qu’à l’automne 2024, beaucoup de déplacés préfèrent certainement aujourd’hui ne pas trop s’éloigner de Beyrouth et du Sud, mais je sais aussi les réticences, localement, à accueillir des déplacés chiites, cibles potentiels des frappes israéliennes ! « De toute façon, la situation ne va pas durer, d’ici deux ou trois semaines la guerre sera terminée et ils repartiront tous aussi vite qu’ils sont venus » affirme le responsable de l’aide. Je me permets prudemment d’émettre des doutes, questionnant ce qu’il adviendra si jamais la situation dure des mois. Pas de réponse, en tous cas « pas question de mettre les gens sous des tentes ». « On se revoit dans deux semaines alors ? » me dit-il en souriant lorsque je pars.

Vendredi 10 avril
Christelle part demain, je me décide à aller à Beyrouth lui faire un adieu surprise. Temps maussade, je passe en voiture devant la mosquée d’Ain el Mraissé, je distingue juste derrière les ruines de l’immeuble qui a été soufflé, des militaires sont postés autour, empêchant les badauds d’aller gêner le travail de décomblement déjà engagé. Nous parcourons avec Samia la rue Bliss, presque aucune voiture devant les fast-food qui font face à l’Université Américaine, habituellement encombrés. « C’est comme ça depuis deux jours », me dit-elle, « les gens restent chez eux, ils ont peur ». Nous retrouvons Christelle dans notre café habitue. A l’approche du départ elle est fébrile « je voudrais pouvoir partir en sachant le pays en paix, en vous sachant en sécurité » nous dit-elle. On la comprend.

Soudain, sono à fond dans la rue, chants lancinants et partisans, je distingue un drapeau jaune. Deux voitures pleines à craquer passent lentement, entourées de dizaines de personnes en scooters, beaucoup de jeunes garçons, et d’un petit cortège qui suit à pied. Christelle se lève nerveusement, c’en est trop pour elle « il y en a marre, ils veulent nous faire tuer ! ». Elle n’est pas la seule à s’inquiéter, en quelques minutes le café se vide. J’apprends un peu plus tard que le rassemblement a été organisé par le Hezbollah, Amal et le Parti Social National Syrien, proche de l’ancien régime Al-Assad, pour protester contre les décisions des autorités Libanaises d’engager des négociations directes avec Israël. Le leader du Hezbollah, Naïm Kassem, vient de s’exprimer par l’intermédiaire d’un présentateur de la chaîne de télévision Al-Manar « la résistance se poursuivra jusqu’à notre dernier souffle ». En-effet, la guerre ne semble pas devoir se terminer bientôt…
Samedi 11 avril
Réveillée par le bruit des drones qui bourdonnent au-dessus du quartier Hamra, va-et-vient incessant, qui porte sur le système…Je regarde les nouvelles, la nuit semble avoir été un peu plus tranquille que les précédentes pour les habitants du Liban Sud. Pas de frappes sur Beyrouth, pas d’ordre d’évacuation lancé par l’armée israélienne. Mais bon, c’était tranquille mercredi matin et puis, en quelques minutes, tout a basculé. Donc prudence.
Israël a « accepté de commencer des négociations de paix formelles avec le gouvernement Libanais », déclare dans la presse l’ambassadeur israélien aux Etats-Unis, mais « il refuse de discuter d’un cessez-le-feu avec l’organisation terroriste Hezbollah » a-t-il indiqué un peu plus tôt à son homologue libanaise à Washington. Comment envisager la paix alors que les Américains et les Israéliens conditionnent des accords de paix au désarmement du Hezbollah, ce que l’Etat libanais n’a pas matériellement les capacités d’assumer…Equation impossible ! La guerre ne semble pas devoir se terminer bientôt…
Lundi 13 avril
43ème jour du conflit sur le sol libanais : le ministre de la Santé publie son bilan provisoire, 2 089 morts et 6 762 blessés. Le Liban commémore aujourd’hui le 51ème anniversaire du déclenchement de la guerre civile, le 13 avril 1975. « Dans cette guerre, qui a produit d’immenses destructions, des souvenirs douloureux et des divisions qui ont coûté cher à des générations entières, certains d’entre nous se sont trompés » a déclaré hier soir le Premier ministre Nawaf Salam, sous le feu des critiques de différents partis politiques et des menaces à peine dissimulées du Hezbollah qui affiche sa volonté de négocier directement avec Israël. Dans son discours, le chef du gouvernement a dressé de nombreux parallèles entre la guerre civile et la guerre actuelle. « Toux ceux qui ont eu recours à des appuis extérieurs se sont retrouvés prisonniers d’un jeu plus grand qu’eux » a t’il conclu. Paroles funèbres…

Si Beyrouth connaît une « accalmie » ces derniers jours, les combats font rage dans le Sud et dans la Bekaa. Le Hezbollah multiplie les annonces d’attaques de roquettes, dirigées vers des villages libanais occupés par Tsahal mais aussi vers des villages israéliens frontaliers. Il a aussi revendiqué aujourd’hui des attaques de drones contre des positions israéliennes dans le nord d’Israël. De son côté, un responsable militaire israélien a confié ce matin à Reuters que le « contrôle opérationnel total de Bent Jbeil sera atteint dans quelques jours ». De violents affrontements ont eu lieu toute la journée dans la ville du sud où Hassan Nasrallah avait prononcé un discours de victoire après le retrait israélien du Sud Liban en 2000. La chaîne israélienne Channel 12 affirme qu’Israël a décidé d’établir 15 avant-postes permanents dans la zone frontalière côté Liban, indiquant également que les attaques vont se poursuivre dans tout le Liban « sauf à Beyrouth et dans sa banlieue sud, à la demande des Américains ».
Je lis dans l’Orient le Jour qu’un centre de volontaires secouristes à Kharayeb, un village du caza de Saïda, invite les habitants à ignorer les drones israéliens qui diffusent des appels de détresse en utilisant des voix familières pour attirer les civils et les tuer ensuite. D’autres incidents du même type se seraient produit dans d’autres villages de la région. Si c’est vrai, c’est complètement fou…
Malgré le blocus américain sur le détroit d’Ormuz, le premier Ministre Pakistanais, artisan depuis quelques jours de négociations menées entre les Etats-Unis et l’Iran, affirme que le cessez-le-feu entre les deux pays, annoncé mardi dernier par Donald Trump, « tient » ! A-t-il seulement commencé ? Pékin, qui s’exprime enfin, préfère jouer la prudence, estimant que le cessez-le-feu restait « très fragile ». Quant à Poutine, il a déclaré aujourd’hui, sans doute en se frottant les mains, que la Russie était prête à accueillir sur son sol l’uranium enrichi iranien dans le cadre d’un éventuel accord de paix. Rien ne se perd…Paris et Londres annoncent pouvoir organiser, dans les prochains jours, une conférence avec les pays prêts à contribuer à une « mission multinationale pacifique destinée à restaurer la liberté de circulation » dans le détroit d’Ormuz. Quand il s’agit de pétrole et de gaz, tous les moyens sont bons, mais il y a fort à parier que l’initiative tournera court.

Outre ses déclarations menaçantes sur le blocus « si l’un des navires iraniens approche ne serait-ce qu’un peu il sera immédiatement éliminé », le président Trump s’est fait remarquer aujourd’hui par ses propos contre le pape Léon XIV après son discours antiguerre « je ne suis pas un grand fan du pape, il ne croit pas à la lutte contre la criminalité », lui reprochant par ailleurs de « faire joujou avec un pays qui souhaite se doter de l’arme nucléaire » en référence à l’Iran. Le Saint-Père, en visite en Algérie, s’est empressé de déclarer qu’il ne souhaitait pas entrer dans un débat avec le président américain, il a bien raison…
Les pourparlers entre les représentants libanais et israéliens à Washington, en vue d’entamer des négociations directes, démarrent demain. S’ils remettent l’Etat libanais au centre du jeu, ce dernier n’a aucune carte en main. Comme l’indique Anthony Samrani dans son édito de l’Orient-le Jour « le premier Ministre Nawaf Salam est sincère mais complètement isolé et presque dépourvu de moyens d’actions, le président du Parlement, Nabih Berry, a fait le choix d’être avec le Hezbollah plutôt qu’avec l’Etat et le président Joseph Aoun n’est clairement pas prêt à confronter le parti milice ». Tout est dit ! Les négociations avec Israël semblent condamnées à l’échec avant même d’avoir commencé.
Vendredi 17 avril
Un accord de cessez-le-feu de dix jours renouvelables a été signé hier à Washington entre le Liban et Israël. Il prévoit que le cessez-le-feu ouvre la voie à des négociations pour « créer les conditions propices à une paix durable » entre les deux pays, sous médiation américaine, ainsi que l’engagement libanais de prendre des mesures pour désarmer le Hezbollah. Il garantit aussi à Israël « le droit de se défendre à tout moment, contre des attaques planifiées, imminentes ou en cours », autrement dit rien n’empêchera le gouvernement israélien de poursuivre ce qu’il a entreprit dans le sud du Liban : la poursuite de ses frappes, le pilonnage systématique des villages frontaliers et l’établissement d’une « ligne jaune de démarcation ». Dans la Bande de Gaza, cette « ligne jaune » est celle qui sépare la zone encore sous contrôle du Hamas de la zone tenue par l’armée israélienne, qui représente plus de 50% de ce minuscule territoire depuis fragile cessez-le-feu en vigueur depuis octobre 2025. D’ailleurs ce matin, le ministre israélien de la Défense s’est empressé d’affirmer que Tsahal continuerait de tenir « toutes les positions nettoyées ou capturées au Liban ».
Depuis l’annonce du cessez-le-feu, à minuit, des milliers d’habitants du Liban Sud et de la banlieue sud de Beyrouth s’empressent de rentrer chez eux. Cette nuit, une frappe israélienne sur la ville de Tyr a fait au moins 15 morts. Dans la journée, l’armée israélienne a piégé et détruit à l’explosif une partie du secteur est de Khiam. L’artillerie israélienne a également ciblé une équipe de secouristes du Hezbollah dans le village de Kounine.

Ces retours se font alors que l’armée israélienne appelle les habitants à ne pas se déplacer au sud du Litani et que l’armée libanaise, de son côté, met en garde contre les munitions non explosées et les risques liés aux nombreux bâtiments touchés par les frappes et non sécurisés. Pourtant, même si cette trêve ne tient qu’à un fil, nombreux sont ceux qui ont décidé de braver les interdits, ne serait-ce que pour aller constater les dégâts, essayer de mettre un peu d’ordre dans leur foyer ou récupérer quelques objets intimes préservés des destructions. Comment réagir autrement quand on n’a déjà plus rien, ou presque ? A Beyrouth, la vie reprend ses droits : « tu sais, même si cela n’élimine pas l’anxiété pour l’avenir, une trêve est peut-être la bienvenue, ça se sent dans les rues de Beyrouth » m’écrit mon amie Rawan.
Samedi 18 avril
L’armé israélienne poursuit ses opérations au Liban Sud, accompagnée de la rhétorique habituelle : « au cours de ces dernières 24 heures, l’armée a repéré des saboteurs qui ont violé le cessez-le-feu et se sont approchés de la zone au nord de la Ligne jaune en direction des forces » écrit sur X le porte-parole de Tsahal. Ce matin, un Casque bleu français a été tué à Ghandouriyé, trois autres sont hospitalisés, sérieusement blessés. Le président Macron met en cause le Hezbollah qui nie son implication dans cet incident.
Ce matin, le président de la République Joseph Aoun et le premier Ministre Nawaf Samal se sont rencontrés pour discuter des négociations à venir avec Israël, alors que le Hezbollah continue de nier toute logique de désarmement et de dénoncer l’entreprise du pouvoir libanais œuvrant « contre l’intérêt du pays », selon un député partisan. De son côté, Naïm Kassem, le Secrétaire Général de la milice, déclare dans un discours prononcé par un présentateur de la chaine Al Manar « parce que nous ne faisons pas confiance en l’ennemi, les combattants de la résistance resteront sur le terrain, le doigt sur la gâchette »…Comment penser alors, comme il le dit par ailleurs, que sa formation peut « rester ouverte à la plus pleine coopération avec les autorités libanaises » ? Equation impossible.
Je passe prendre Hoda et sa fille pour une petite virée à Byblos « j’ai besoin de sortir » m’a-t-elle dit ce matin. La maison de son oncle s’est vidée, il ne reste plus qu’un couple âgé, Hoda et sa fille. Le reste de la famille est à Beyrouth, pour se rapprocher du sud et d’un possible retour dans les prochains jours. Un des neveux est à Nabatiyeh, pour préparer le retour, il nettoie l’appartement et récupère, « au cas où », quelques objets à ramener à la famille. Hoda est dévastée : « hier j’étais en état de choc quand je les ai tous vu partir, j’avais le cœur tellement serré que je n’ai rien pu avaler de la journée, je ne savais pas quoi faire, partir ou rester ». La raison l’a emporté, dans le nord elles sont en sécurité et, même si l’ennui plombe le quotidien, « c’est le meilleur choix à faire » se résigne-t-elle. La fille de Hoda a beaucoup pleuré hier en voyant tout le monde partir « mes amies sont rentrées à Nabatiyeh, elles me manquent ! ». La météo du jour est instable, sur la jetée de Byblos le vent est tellement fort qu’il nous fait presque avancer sans effort. Hoda est contente, elle respire l’air de la mer en fermant les yeux. Tenter d’oublier, un instant, et replonger dans le souvenir de cette journée heureuse où, avec son fiancé, elle avait fait dans cette petite ville millénaire une escapade romantique, qu’elle me raconte les yeux brillants. L’insouciance d’alors…Sur le chemin du retour, elle me dit que l’armée libanaise a demandé aux habitants de Nabatiyeh d’évacuer: « ça n’est pas aux infos, mais nous avons des groupes WhatsApp entre nous, tous disent la même chose ». Nous croisons sur l’autoroute plusieurs voitures chargées de matelas sur le toit, et même un camion avec une dizaine de personnes entassées dans la benne, entre les meubles et les sacs de vêtements. J’évite de regarder mon amie…

Dimanche 19 avril
En ce troisième jour de cessez-le-feu, Israël poursuit sa politique de démolitions dans les villages frontaliers. Des hauts gradés de Tsahal ont indiqué au quotidien Haaretz que « des habitations civiles, des bâtiments publics et des écoles sont démolis dans le cadre d’une politique visant à nettoyer la zone ». Des dizaines d’engins lourds et d’excavatrices gérés par des sous-traitants opèrent dans la région, certains ouvriers seraient payés en fonction du nombre de structures détruites.
Cet article de la BBC publié il y a trois jours montre les images satellites de quelques villages du sud récemment détruits https://www.bbc.com/news/articles/cdxkk1vnp57o
A Tyr, les opérations de recherche se poursuivent pour retrouver des personnes portées disparues dans les décombres du complexe résidentiel détruit jeudi par plusieurs frappes israéliennes. Le bilan continue à s’alourdir, au moins 3 corps supplémentaires ont été extraits…
J’écoute l’entretien qu’a conduit cette semaine Anthony Samrani, de l’Orient le Jour, avec Ghassan Salamé, actuel ministre de la Culture, ancien haut fonctionnaire international et intellectuel reconnu. S’il n’est pas particulièrement optimiste sur une perspective de paix relative au Liban, à court et même à moyen terme, j’en retiens quand même la chose suivante : « le Liban est probablement le pays de la région qui a su continuer à garantir une certaine pluralité d’opinions, une diversité de systèmes communautaires et des institutions relativement fonctionnelles, ce qui laisse encore un peu d’espoir pour le futur ». C’est vrai même si on voit aussi aujourd’hui ces communautés divisées, repliées sur elles-mêmes, obnubilées par la nécessité de garder un peu de pouvoir, donc de contrôle, pour continuer à exister, incapables donc de se projeter dans un Etat fort. D’ailleurs l’Etat n’a pas non plus de son côté la capacité de fédérer ces communautés, même s’il en a peut-être le souhait, cette fois-ci.
« Comment sortir de l’impasse ? » questionne le journaliste ? « L’utilisation de la force ne sert à rien mais c’est le seul langage que comprennent la plupart des acteurs [qui ont le pouvoir]. Quelle troisième voie entre statu quo intenable et guerre insoutenable ? ». Pour Ghassan Salamé, au Moyen Orient comme dans d’autres régions du monde, les Etats n’ont pas su garantir à leur population un contrat social qui passe par le maintien de l’ordre et l’accès aux droits, et c’est bien cela qu’il faut viser. Il cite des pays dans lesquels existent des conflits de voisinage, des litiges liés à la souveraineté des frontières, mais qui ont eu la maturité nécessaire pour poursuivre leur développement économique et social. Ces propos donnent envie d’y croire, bien sûr, mais pourtant…L’histoire du Liban continue de dérouler un fil qui se tisse depuis des décennies, dans lequel s’entremêlent une multitude d’épisodes de violences au service de luttes de pouvoir, de luttes idéologiques existentielles construites dans le déni de l’autre.

Mercredi 22 avril
Nouveau bilan du ministère de la santé libanais : depuis le 2 mars, les attaques israéliennes ont tué 2475 personnes et fait 7696 blessés. Sans compter tous ceux qui sont encore sous les décombres. A Tyr, un nouveau cadavre a été extrait ce matin des ruines du bâtiment résidentiel frappé quelques minutes avant la trêve de jeudi dernier. Un survivant de l’attaque a reconnu son frère, il vient de perdre officiellement le cinquième membre de sa famille victime de la frappe…
Nouvelle ordinaire d’un jour de guerre ordinaire, ordinaire pour le bulletin d’informations. Je cherche la fréquence de la BBC: même indifférence mortelle dans la voix des présentateurs. Le correspond estime qu’il apparaît aux observateurs les plus avisés, qu’il ressort qu’il est clair qu’il est possible d’affirmer, dans les faits, néanmoins, que les belligérants s’efforcent, fort probablement, en particulier et sous toutes réserves, ce qui pourrait avoir pour conséquence que des avions non identifiés et qui survolent actuellement, pour plus de précision, et il est donc certain qu’une partie de la population semble ne pas avoir été trop éprouvée…M. Darwich
Malgré le cessez-le-feu, l’armée israélienne poursuit son entreprise de démolition méthodique de tous les villages de la bande frontalière du Sud Liban dans laquelle elle veut établir une « zone de sécurité ». Elle a aussi mené ces derniers jours plusieurs frappes aériennes, ce matin à Jabbour, entre le caza de Jezzine et la Bekaa Ouest. Le Hezbollah continue de son côté de viser avec ses roquettes les positions de l’artillerie israélienne, l’occasion pour l’ambassadeur israélien à Washington d’accuser la milice libanaise de violer la trêve. Les uns n’ont pas attendu les autres, et vice-versa, même si, comme la fois précédente, Israël a dégainé en premier. La guerre continue en sourdine, elle s’est recentrée une nouvelle fois sur le sud, avec un peu moins de victimes civiles- forcément la population a fui. Petit à petit, la sphère médiatique se fatigue. Mais la guerre n’a jamais cessé, ni depuis le 2 mars, ni depuis le 7 octobre 2023, ni depuis les frappes de l’été 2006 sur le Sud Liban, ni depuis le massacre du petit village de Cana en 1996 ni depuis…si longtemps. Que reste-t-il encore à détruire au sud ? Je repense à une récente discussion avec le fondateur de l’ONG libanaise avec laquelle j’ai travaillé à Khiam. Le centre de santé que nous avions ouvert ensemble a été récemment détruit pour la deuxième fois : « tu sais nous avons acheté un terrain à Khiam, nous allons pouvoir l’y reconstruire ! ». « C’est complètement fou, comment imaginer qu’ils vont pouvoir reconstruire quelque chose même dans un an ou deux ? » ai-je pensé, sans oser le lui dire. Cet espoir chevillé au corps, le besoin de se projeter pour ne pas s’effondrer…

Gidéon Saar, le ministre israélien des Affaires Etrangères, appelle aujourd’hui le Liban à déployer des efforts conjoints pour lutter contre le Hezbollah, alors que sont prévues demain de nouvelles négociations à Washington. « Le Liban est un Etat faillite, de facto sous occupation iranienne ». « Il existe bien quelques différents frontaliers mineurs, mais ils peuvent être résolus » ajoute-t-il. Comment imaginer discuter sereinement après un préambule pareil ?
Hier, le Premier ministre Nawaf Salam était en France, venu chercher un peu de soutien avant la reprise des pourparlers, alors que Trump et Netanyahu ont mis leur véto sur la proposition de médiation formulée par la diplomatie française. Que peut-il espérer de cette rencontre ? Que de couleuvres à avaler par le chef du gouvernement libanais, ancien haut fonctionnaire international, ancien président de la CPI, à qui le président Macron a fait la leçon « le Hezbollah doit être désarmé par les Libanais » ! L’Elysée pense encore avoir un rôle à jouer: une source citée dans le Monde aujourd’hui affirme avec beaucoup d’aplomb « le jour où il faudra soutenir les autorités libanaises pour rétablir la sécurité et la souveraineté sur l’entièreté du territoire libanais, beaucoup seront contents de pouvoir compter sur la France, y compris les Israéliens ». Et que penser de l’interview ce matin dans la matinale de France Inter d’Alice Rufo, ministre déléguée aux armées, creuse et dénuée d’analyse. Sur la situation au Moyen-Orient : « que le cessez-le-feu se prolonge pour laisser du temps aux négociations c’est bien parce que vous savez, d’expérience, sur les négociations avec l’Iran, et les Européens en ont pas mal, c’est compliqué quand même et c’est un peu long aussi!». Et puis, sur le Liban « on sait que c’est le Hezbollah a entrainé le Liban dans la guerre contre sa volonté ». Quid des dizaines de milliers de violations par Israël, depuis deux ans et demi, des différents cessez le feu, des règles du droit international ou encore de la souveraineté du Liban? Pardon mes amis libanais, je sais que vous considérez la France comme votre meilleure amie, évoquant souvent avec émotion l’époque presque « bénie » du mandat français. Mais j’ai un honte « anjad » [expression libanaise qui signifie « vraiment »] alors que mon pays a bien contribué à semer la pagaille dans cette région du Proche Orient. Au début du 20ème siècle, la Société des Nations considérait déjà que « les peuples du Moyen-Orient n’étaient pas encore capables de se diriger eux-mêmes », la pensée occidentale n’a pas vraiment changé depuis. Qu’à cela ne tienne, découpons, contrôlons, et profitons !

Sinon, pour rester dans l’actualité « chaude », Trump a déclaré hier prolonger le cessez-le-feu avec l’Iran jusqu’à ce que ce dernier « fasse une proposition », alors que les autorités iraniennes annoncent ne pas participer aux négociations d’aujourd’hui, au Pakistan, avec les Etats-Unis, les discussions étant « sans horizon pour l’instant ». Les Gardiens de la révolution ont aussi menacé de réduire à néant la production pétrolière de leurs voisins du Golfe en cas de nouvelles attaques menées contre l’Iran depuis leur sol. Bref, c’est pas gagné… Pourtant, cet après-midi, Trump continue à « juger possible une reprise des discussions dans les prochains jours ». Coefficient d’optimisme (oui ça existe !) encore proche de zéro !
J’ai passé la journée avec une entreprise libanaise de travaux publics avec laquelle nous installons des ouvrages hydrauliques dans une région du nord. Khalil, un des dirigeants, me fait part des difficultés que traverse son entreprise, comme tant d’autres dans le pays. Le prix du carburant continue de grimper ce qui, par ricochet, se répercute sur la plupart des matières premières et des équipements. « En fait on ne continue à travailler que sur 2-3 chantiers financés par les Nations-Unies et les bailleurs européens » confie-t-il. « Je ne sais pas comment faire avec nos collaborateurs sous-traitants, ils ont besoin de nous, nous avons aussi besoin de leur expertise, si on s’en sépare maintenant, c’est dégueulasse, et puis on ne les retrouvera peut-être pas après, en même temps je n’ai pas de visibilité même à six mois sur ce que nous allons pouvoir faire, les temps sont vraiment durs ». Il me parle de sa fille unique, qui est admise dans une grande école française. « Moi-même j’ai dû partir en France faire mes études d’ingénieur, j’ai choisi de revenir, je ne sais toujours pas si j’ai bien fait, mais c’est dur de l’encourager à partir parce que peut-être qu’elle ne reviendra pas alors que le pays a besoin de sa jeunesse éduquée ». Nous spéculons sur l’arrêt des hostilités, discussion routinière désormais, quelle que soit la personne que je croise « ça va bien s’arrêter un jour, non ? ».

Mai 2026
Vendredi 1er mai
Je passe prendre Hoda et sa fille, je les emmène avec moi à Beyrouth, elles ont besoin de voir leur famille, déplacée et « éclatée » dans plusiuers quartiers de la capitale. Je croise un des cousins, de retour à Koura après avoir tenté de regagner Nabatiyeh, la mine plus sombre que jamais. Nous remplissons la voiture de produits qu’Hoda amène à sa famille, de l’huile d’olives, des citrons, des plats cuisinés, des médicaments pour son père… Hoda en veut pas arriver les mains vides. Dans la voiture, elle se demande comment retrouver du travail, depuis le Nord, alors qu’elle n’a pas sa voiture et qu’elle ne connait personne. Elle a dans le passé collaboré à quelques enquêtes sociales en ligne pour différentes ONG, elle scrute les annonces, mais pas grand-chose à se mettre sous la dent. Un de ses neveux a fini par trouver un emploi de chauffeur pour une ONG qui réussit encore à travailler à Tyr. C’est une prise de risque, la ville de Tyr est régulièrement ciblée, elle est inquiète. J’essaie de la rassurer en justifiant que les ONG internationales ont des règles de sécurité très strictes et qu’elles ont l’habitude de protéger leurs employés dans les zones de conflits. Je dépose Hoda et sa fille à Mar Elias, un quartier sunnite de Beyrouth où se sont réfugiés de nombreux habitants du sud, des voitures sont garées partout, il reste à peine la place de circuler sur la chaussée, je manque plusieurs fois d’encaster mon véhicule… Je retrouve ensuite Hamra, mon QG, lui aussi plein de personnes déplacées. Le printemps arrivant, on les reconnait dans la rue, assis en petits groupes, fumant et devisant, tout pour pouvoir fuir quelques instants les habitats surpeuplés. En me baladant, je passe devant un des immeubles de Ras Beyrouth complètement détruit par une frappe le 18 avril dernier. Comme moi, des passants s’arrêtent un instant pour se recueillir à la mémoire des vies fauchées par la brutalité de ce conflit qui n’en finit pas.

Le soir je retrouve Rawan au Raseef, un café où nous avons nos habitudes. La soirée est douce et le café est bondé, besoin de se retrouver entre amis autour d’un verre, de fuir un quotidien oppressant. Le bruit du drone au-dessus de nos têtes est là pour rappeler que la guerre n’est pas finie « je les entends presque tous les jours, notamment le matin ». Rawan, ancienne enseignante, m’apprend que la journaliste Amal Khalil, tuée quelques jours plus tôt, était une de ses élèves. « Elle était brillante, sa famille voulait qu’elle devienne médecin ou avocate mais, déjà, elle pensait au journalisme, sa mort m’a vraiment touchée ». Amal Khalil travaillait pour le journal pro-Hezbollah Al Akhbar; en dépit de menaces répétées à son encontre, elle continuait de couvrir le Sud Liban. Le 22 avril dernier, après avoir échappé à une première frappe visant le convoi dont elle faisait partie, en route vers Bint Jbeil, elle avait réussi à se réfugier dans une habitation à proximité, ciblée à son tour par une frappe. Les secouristes ont été empêchés pendant plusieurs heures d’intervenir, ils sont arrivés malheureusement trop tard.
Rawan revient sur ce qu’elle a vécu durant la guerre civile, les abris dans lesquels il fallait s’enfermer quelques jours, sans être sûr de pouvoir en sortir pour se ravitailler, les lignes de démarcation qu’il fallait franchir sous le joug des miliciens, la méfiance permanente envers les communautés ennemies. Elle m’apprend que sa sœur fut un des bras droits de Bachir Gemayel, chef des Forces Libanaises et éphémère président de la République, assassiné en 1982. Elle raconte le « poids » de sa famille chrétienne qui, loin de l’influencer, l’a au contraire encouragée a être curieuse, à essayer de comprendre l’autre, à aller enseigner aux Palestiniens et aux jeunes chiites de la banlieue sud. Elle décrit les tensions d’alors et déplore de les voir toujours aussi vives « la guerre civile pourrait bien reprendre ».

Dialogue. « Ils ont plein de bonne volonté »… »Mais prisonniers de modèles contradictoires ». « L’expérience les fera mûrir ». « A l’intérieur du système confessionnel, personne ne le peut ». « Mais ils ne sont pas dans ce système, ils se sentent orphelins, ils ont peur, le replis communautaire n’est qu’une défense provisoire ». M.Darwich.
Samedi 2 mai
Le décompte sordide continue de s’alourdir : le gouvernement libanais enregistre 2 659 morts et 8 183 blessés depuis début mars.
Les combats dans le sud n’ont jamais cessé mais gagnent en intensité ces jours-ci. L’armée israélienne poursuit ses frappes dans les cazas du sud, Marjayoun, Nabatiyeh, Tyr…Parfois, Tsahal lance quelques minutes avant sur les réseaux sociaux un appel aux habitants les sommant d’évacuer, mais ça n’est pas systématique. Quelle logique ?
Hier en fin de journée, des bombardements d’artillerie israéliens au phosphore blanc ont visé les abords de Taybe et de Deir Siriane, dans le caza de Marjayoun. L’armée israélienne a aussi détruit le couvent et l’école des sœurs du Saint-Sauveur, dans le village chrétien de Yaroun. L’Etat major israélien justifie ses frappes en se vantant, sur X, « d’avoir détruit une cinquantaine d’infrastructures du Hezbollah ». Depuis ce matin, les médias relaient des frappes en continu entre la zone côtière et la frontière sud-est.

J’ai passé une partie de la journée près de Saïda, chez mon amie Amal, que je n’ai pas vu depuis plusieurs mois. Amal se retrouve enfin seule avec son mari et ses deux filles après avoir hébergé pendant quelques semaines plusieurs personnes de la famille, originaire du village de Froune, entre Nabatiyeh et Tibnine. Elle me raconte les tensions avec son beau-frère et sa belle-sœur, peu impliqués dans la gestion quotidienne de la maison et pleins de reproches à l’égard de leurs hôtes. Je comprends entre les lignes la difficulté pour les uns à faire de la place et à chambouler ses habitudes et la difficulté pour les autres à vivre cette cohabitation forcée. Comme tant d’autres, ils ont pensé pouvoir retourner vivre chez eux avant de constater que ça restait trop dangereux. Le beau-frère a trouvé un logement dans le Chouf et a quitté la maison sans un merci. Une autre belle-sœur d’Amal est toujours hébergée dans une école publique à Saïda, avec sa fille handicapée, elle vient chaque semaine chez Amal laver son linge et se ressourcer un peu mais elle refuse d’y rester de façon permanente, ne voulant pas « être un poids ».
Je trouve mon amie très fatiguée. Elle a travaillé pendant plusieurs jours pour M6 puis pour Radio Canada, tout en continuant son travail de conseillère pédagogique et en assurant des traductions pour arrondir les fins de mois difficiles. Elle me raconte ses reportages dans le sud. L’un d’eux raconte le courage des secouristes qui, au péril de leur vie, partent à la recherche des blessés victimes des frappes israéliennes https://youtu.be/LFWF8Ea18ag?si=zBw5B8EbRq0lLyga. Un autre se déroule dans des villages chrétiens du sud dont les habitants ont refusé de partir malgré les ordres d’évacuation israéliens https://youtu.be/Esy8S595W7Y?si=4Mf_VOuYCIR-2TjP . Certains ont accueilli des déplacés chiites et se sont retrouvés face au chantage impossible du voisin israélien : chassez les de chez vous, certains sont des terroristes et nous devrons agir, ou partez tous ! Un autre, à Tyr, permet de mesurer l’ampleur des destructions https://www.instagram.com/reels/DV803ZkDLo-/. Nous nous interrogeons sur la façon de raconter ce qui se passe. Malgré la surenchère médiatique, nous avons aussi le sentiment qu’elle ne permet pas de réaliser la catastrophe, qui se déroule là, sous nos yeux, à côté. « Israël est en train de facto d’annexer une partie de notre pays, aujourd’hui la ligne rouge couvre une bande large d’une dizaine de kms, mais demain elle s’élargira. Si elle arrive jusqu’à Saide, je ne partirai pas, je ne peux pas imaginer quitter ma maison, je pense aux Palestiniens qui ont du quitter la leur en 1948 et qui n’y sont jamais retourné ». Quand elle me raconte les frappes au sud, elle les resitue par rapport à « la ligne rouge » ou « la ligne jaune », ces lignes qui remettent en question la souveraineté du Liban sur son territoire.

Depuis ce matin, la famille est inquiète, pas de nouvelles du beau-père d’Amal, qui a refusé de quitter sa maison de Froune. Le village est semble-t-il la cible des frappes. « On n’arrête pas le lui dire de venir se réfugier ici mais il ne veut pas, quelque part je le comprends » me dit-elle. Amal cherche désespérément un moyen d’action, pour dénoncer ce qui se passe. Elle s’est mis en tête de trouver le moyen d’intenter une action en justice contre les journalistes et les secouristes, délibérément ciblés par les frappes. Plus globalement, nous listons les civils, principaux victimes des frappes, et les plus vulnérables : les femmes et les enfants, les personnes handicapées, les soignants… « Sur le terrain, j’ai croisé une femme, quatre de ses enfants sont sourds-muets, elle a refusé de quitter sa maison, en m’expliquant qu’elle ne pourrait pas gérer ailleurs le handicap de ses enfants, qu’ils seraient encore plus vulnérables loin de leurs repères habituels ».
Pendant que nous parlons, là encore, le bruit bourdonnant et persistant d’un drone. Par association de pensées, Amal me dit qu’il y a pas mal de familles déplacées dans le voisinage.
Dimanche 3 mai
Cet après-midi, des tensions ont éclaté dans la banlieue sud de Beyrouth : l’armée Libanaise est intervenue lors des obsèques de partisans du Hezbollah tués lors de frappes israéliennes, pour empêcher des hommes cagoulés en noir de tirer en l’air, comme cela arrive souvent. Une vidéo parue sur les réseaux sociaux montre un homme en train de lancer une roquette en direction d’une route secondaire de la banlieue sud. D’autres vidéos montrent des dizaines d’hommes vêtus de noir, certains brandissant le drapeau jaune de la milice chiite, bloquer dans une rue deux véhicules blindés. En dépit des pressions incessantes faites à l’Etat libanais pour désarmer le Hezbollah, ce type de manifestation montre à quel point l’armée ne fait pas le poids… Cette scène n’est pas nouvelle mais elle s’ajoute à une série d’incidents, ça et là, qui montrent à quel point les tensions intercommunautaires se ravivent, y compris à grands renforts de médias partisans.

Ainsi, il y a quelques jours, la chaine de télévision LBCI, dont la ligne éditoriale est critique du Hezbollah, a publié une vidéo montrant Naim Kassem, le secrétaire général du Hezbollah, et ses miliciens caricaturés à la manière des Angry Birds, le film d’animation adapté d’un jeu vidéo, dans une démonstration de force totalement déséquilibrée face aux puissants moyens militaires israéliens. Le Hezbollah a dénoncé dans un communiqué une attaque « rabaissant la liberté d’expression » et visant à susciter la discorde au sein de la population libanaise. Le mouvement libanais invitait aussi ses partisans « à ne pas se laisser entrainer dans ce que visent les ennemis de la résistance ». Et pourtant…Peu après, plusieurs vidéos du même acabit mettaient en scène le patriarche maronite dont la tête était remplacée par une chaussure Ranger, un cochon ou encore une tête d’oiseau issue de la série Angry Birds. Une vidéo montrait même le cardinal tout sourire aux côtés du Premier ministre israélien. Ces vidéos ont été relayées par plusieurs comptes, certains appartenant visiblement à des habitants du Liban Sud, d’autres semblant être de faux comptes. Tollé général des personnalités et organisations chrétiennes et, dans la foulée, du mufti sunnite de la République ou encore du chef spirituel de la communauté druze. Le président de la République puis le Premier ministre ont appelé au calme mais cet incident presque anecdotique traduit bien l’état d’esprit échauffé de chaque camp. Je pense à ce que me racontait hier Amal, les menaces israéliennes à l’encontre des communautés chrétiennes du sud, rester c’est donner le sentiment de collaborer avec l’ennemi, partir c’est la quasi assurance de ne pas pouvoir revenir… « Nous sommes à un cheveu de la guerre civile » me disait-elle, comme Rawan deux jours avant…

Avant de repartir dans le nord, je prends un café avec Samia. Hoda et sa fille nous rejoignent, le temps est gris, la pluie est annoncée, nous sommes toutes d’humeur morose. Hoda raconte son week-end à Beyrouth, les retrouvailles avec la famille. Elle est finalement contente de retourner dans la grande maison de son oncle, ses proches vivent tous entassés les uns sur les autres dans des petits appartements de fortune. Samia l’interroge sur l’état de sa maison à Khiam, « mais tu sais bien qu’il ne reste plus rien à Khiam » lui répond Hoda du tac au tac. Samia me regarde la mine sombre. Hoda raconte le bonheur d’alors, sa maison si grande et si confortable, son jardin luxuriant où tout poussait. « Nous avions tous nos maisons, nous n’avons jamais eu à louer d’appartements jusqu’ici, nous ne savons pas ce que c’est ». S’ensuit un long silence. Quoi dire ? Comment réconforter ?
Mercredi 6 mai
Nous avons passé la journée à Beyrouth avec trois de mes collègues, à enchainer plusieurs réunions. La boite de vitesse de la voiture de location menaçant de lâcher, nous en avons profité aussi pour mettre le véhicule au garage et en récupérer un autre. Journée épuisante, du monde sur la route, des embouteillages en arrivant à Beyrouth et en en repartant. Lors de la pause déjeuner, dans un petit bistro près du Musée National, on entend le bruit d’un drone, je devine l’inquiétude de mes collègues, qui n’ont pas l’habitude de les entendre. J. appelle même sa mère, besoin de partager ce moment un peu inédit.

En rentrant le soir, je tombe sur une déclaration du Parti Communiste Libanais https://assawra.blogspot.com/2026/05/sur-lagression-americano-sioniste-dans.html dont on parle peu ici. La position du PCL que la question du désarmement du Hezbollah rappelle une histoire méconnue de beaucoup de Libanais aujourd’hui mais dont j’ai moi beaucoup entendu parlé lorsque je vivais au Sud Liban « le Parti communiste libanais a été le premier à lancer la résistance nationale contre l’occupation israélienne et il a payé un lourd tribut, baigné de sang, lors des nombreuses tentatives visant à l’écarter de ce conflit ; c’est lui qui a toujours veillé à donner à la résistance un caractère national, et non sectaire, et à ne pas en faire un instrument au service d’intérêts extérieurs ou régionaux ; c’est lui qui a toujours insisté sur le lien entre la lutte pour la libération de l’occupation et la lutte pour le changement politique et social et la construction d’un État laïque et non sectaire ; et c’est lui qui a contribué à l’élaboration d’une formule de résistance armée ouverte à tous ceux qui souhaitent y participer, sans monopole ni coercition. Fort de ces positions fermes, le parti estime que la réponse à la question de la résistance doit être politique, ouverte à la réforme des fondements et des piliers de l’État et à son affranchissement progressif des contraintes de classe et des héritages sectaires. Cela implique de privilégier l’armement et l’équipement de l’armée et d’imposer un service civil et militaire obligatoire à tous les citoyens libanais à un certain âge, de manière à favoriser leur intégration et leur cohésion ». Je consulte la presse libanaise, elle ne s’est pratiquement pas fait l’écho de ce papier. Dommage, pour ceux qui veulent sortir du carcan confessionnel, je pense aux jeunes notamment, il faut pouvoir lire et entendre autre chose que les discours sectaires assenés à longueur de journées.
Leur propension à rechercher la protection de leur communauté d’origine pour tenter d’échapper à l’imminence de la défaite donnait la mesure de l’effondrement du projet laïc. En se repliant sur lui-même, chaque groupe confessionnel cherchait à imiter la communauté privilégiée dont le héros, aux mains encore pleines de sang, apparaissait tout à coup comme un sauveur pour tous ceux que séduisait ce modèle. M.Darwich.
Le texte regrette aussi que le gouvernement libanais se soit lancé sans filets dans des perspectives de négociations avec Israël, en « négligeant de jeter les bases d’un consensus politique interne, en rassemblant diverses forces politiques représentatives de l’opinion publique et en sondant leurs points de vue sur les termes des négociations ». En même temps, c’est tellement dur d’imaginer pouvoir mettre ces forces autour de la table…
Un peu plus tard, une dépêche de l’Agence nationale d’information (ANI) libanaise indique qu’une frappe israélienne dans le quartier de Ghobeiri, dans la banlieue sud de Beyrouth, a tué un commandant du Hezbollah. Cela fait presque un mois, jour pour jour, depuis ce sanglant « mercredi noir « du 8 avril dernier, que Beyrouth est visé par un raid. Mauvais signe…
Jeudi 7 mai
J’envoie à Amal l’excellente enquête d’Arthur Sarradin pour Libération « comment Israël raye le Sud Liban de la carte ». Elle me répond par un bref message « hier nous avons perdu la sœur d’Ali lors d’un bombardement israélien à Mayfadoun » (une municipalité du caza de Nabatiyeh). Mon coeur se serre.

Vendredi 8 mai
Le rapport d’OCHA (le bureau de coordination humanitaire des Nations-Unies) paru aujourd’hui fait état de 2 759 morts et de 11 271 blessés depuis le 2 mars dernier. La situation humanitaire s’aggrave, toujours près de 130 000 personnes hébergées dans des abris d’urgence sans toute la logistique nécessaire et, au-delà, le sort de près d’un million de déplacés suspendu à un avenir très incertain pour des semaines voire des mois.
« Dans le Sud Liban aussi, la vie reprendra un jour dans les villages rasés et désertés. Les habitants reviendront, bien que leur retour ne soit ni paisible ni assuré. Il ne marquera que le commencement d’une nouvelle lutte : celle qui consistera à empêcher que les vidéos de dynamitage publiées impunément par le fugitif de la Cour pénale internationale, le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, aient le dernier mot et dictent l’avenir » écrit Ziad Majed dans un article publié hier dans la revue Orient XXI. Il explique comment la vie, même mutilée, « persiste là où la politique israélienne de la ruine voudrait imposer le néant ». Je pense à mes amis du sud qui n’attendent qu’une chose : retourner sur leur terre et reconstruire leur vie là-bas, coûte que coûte.

Samedi 9 mai
Alors que le Sud Liban reste sous les feux israéliens, des tirs intensifs de drones et des bombardements meurtriers de l’armée israélienne ont rythmé la journée, faisant plusieurs dizaines de morts au Sud Liban. La journée a été marquée aussi par plusieurs frappes ciblées sur des véhicules. Sur l’autoroute entre Beyrouth et Saïda, à hauteur de Saadiyate, deux véhicules ont été frappés à moins d’une heure d’intervalle, faisant 3 morts et 1 blessé. J’étais sur cette même autoroute une semaine auparavant, pour rendre visite à Amal et sa famille… Premières frappes dans cette région du Chouf depuis le cessez-le-feu du 17 avril dernier. Encore un mauvais signe…
Selon le ministère libanais de la Santé, une attaque au drone, opérée contre une moto circulant près du carrefour de Zaoutar à Nabatiyé el-Faouqa, a tué un ressortissant syrien et sa fille de 12 ans. Un premier drone a d’abord tué le père. Un second a ensuite ciblé la fillette selon la même source, qui dénonce « une violence délibérée contre les civils et les enfants ». En début d’après-midi, l’armée israélienne a par ailleurs effectué un raid contre un bâtiment à Saksakiyé, dans le caza de Saïda, où s’étaient réfugiées trois familles originaires de Jibchit. L’attaque a fait au moins sept morts, dont des enfants. Cette surenchère meurtrière tous azimuts intervient alors que l’armée israélienne a appelé ce matin les habitants de neuf villages du Sud à évacuer ces localités.
Lundi 11 mai
Jour après jour, Israël continue à s’acharner contre la Sud Liban, à le détruire méthodiquement, à raser les bâtiments, à polluer et à bruler les terres agricoles, à rendre le territoire inhabitable et trop onéreux à reconstruire. Lors d’un entretien hier avec la chaine Al-Arabya, le Premier ministre, Nawaf Salam, déplorait la mine grave que 68 villages, soit près de la moitié des villages situés au sud du Litani, soient désormais occupés par Israël « alors qu’il n’y avait que 5 points encore occupés avant la guerre [démarrée début mars 2026] ». Pour la seule journée d’hier, l’armée israélienne a mené une cinquantaine de raids et bombardé 22 villages du Sud et, ce week-end, une centaine de personnes ont été tuées.
Mardi 12 mai
Message de Amal « mon beau-père et sa femme ont été évacués avant-hier soir, je voulais te le dire plus tôt mais on a été très occupés, il n’était pas au courant du décès de sa fille, il l’a appris chez nous, mais ça va, il a encaissé, heureusement ils sont saufs et sains chez nous ».
Samedi 23 mai
Beaucoup de mal à me concentrer ces derniers jours, j’ai moins suivi les nouvelles, je n’arrive pas à aligner trois lignes. La guerre est omniprésente et dans toutes les discussions : Israël continue son entreprise de destruction systématique du Sud-Liban, des villages sont rasés les uns après les autres, de façon méthodique, sans que rien ne passe au travers. Des champs entiers sont pulvérisés de produits chimiques nocifs : la politique de la terre brulée, au sens propre du terme.
Je suis à Beyrouth pour le WE, besoin de sortir de la région nord où je vis et où je travaille, de sa mentalité « rugueuse » et même parfois « conservatrice » ; les habitants y vivent, pour partie, dans une forme de déni : la guerre ne les concerne pas, elle est ailleurs, sur un territoire où beaucoup n’ont jamais mis les pieds. « La faute au Hezbollah et à l’Iran ce qui se passe ». J’ai besoin de voir mes amis, de profiter de discussions un peu plus profondes que celles qui jalonnent mon quotidien.
Je retrouve Danielle et Nicole pour le déjeuner, sans surprise la conversation glisse très vite sur la situation du Liban. Danielle évoque le village chrétien de Ain Ebel, près de Bint Jbeil, qu’elle soutient à travers un mouvement d’entraide. De nombreux habitants ont décidé de rester, le village étant jusqu’ici relativement préservé des frappes. Mais la directrice de l’école cherche des enseignants car la plupart ont fui, et les nombreuses coupures d’électricité rendent compliqué l’enseignement à distance. « Qui va vouloir aller enseigner là-bas alors que les bombes pleuvent un peu partout ? ». L’école a reçu pas mal d’argent que le comptable a caché dans sa maison, malheureusement une bombe a frappé récemment la maison et l’argent a brûlé avec le reste…Durant tout le déjeuner, nous entendons le bruit d’un drone au-dessus de nos têtes.
Un des nombreux drones israéliens qui survolent chaque jour Beyrouth
Danielle m’entraine à Beit Beirut, un immeuble devant lequel passait, durant la guerre civile, la « ligne verte » qui marquait la séparation entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest, et le long de laquelle s’affrontaient les francs-tireurs. L’immeuble est resté en partie en ruines, ses façades criblées de trous, vestige ayant valeur de témoignage. La municipalité de la ville gère ce lieu où sont accueillis des artistes. Danielle a participé à un documentaire qui y est présenté, « between words ». Le film met en scène une actrice et réalisatrice libanaise, Fida Bizri, il est coréalisé avec une documentariste française, Sylvie Ballyot. Fida est allée à la rencontre d’anciens miliciens qui ont participé aux combats des deux côtés de la ligne verte, mais aussi d’historiens et d’habitants. Les documentaristes se sont servi de figurines et de maquettes qui retracent ce qu’étaient les batailles de l’époque, le long de cette ligne de séparation, pour faire réagir leurs interlocuteurs. Certaines de ces maquettes sont exposées à Beit Beirut.
L’endroit, réhabilité grâce notamment à un partenariat avec la Ville de Paris, est étrange. A l’intérieur, des trous béants entre les pièces témoignent des violences passées. Au milieu de l’immeuble, un escalier en colimaçon monte jusqu’au 3ème étage « façon Gugenheim mais complètement raté » me dit Danielle, qui est architecte, « c’est très difficile à monter et plus encore à descendre ! ». Elle est contre la parti-pris adopté « à quoi ça sert de montrer des ruines alors que ce bâtiment a autant de cachet?». Elle n’a pas tort, c’est aussi ce que pense Nemia, une amie commune, que l’on retrouve sur place. L’endroit est assez hétéroclite, on devine le manque de moyens, mes amies libanaises déplorent l’absence de direction pour faire vivre le lieu. Pourtant, en déambulant, je constate qu’il y a quand même un peu de monde, notamment des jeunes, que l’on sent impressionnés par ce lieu de mémoire. Qui est utile, sans aucun doute.


Danielle nous présente un des miliciens qui apparait dans le documentaire, un chrétien maronite qui faisait partie des Forces Libanaises, la milice phalangiste créée par la famille Gemayel. Nous entamons une discussion animée mais respectueuse. L’ex-milicien ne cherche pas le repentir, il ne se dit pas fier, non plus, d’avoir participé aux violences d’alors. Il dit s’être engagé par choix « nous devions protéger le pays, les Palestiniens nous ont manipulé, ils ont provoqué la guerre, moi je voulais participer à la défense de notre nation ». Nemia essaie de lui faire dire qu’il a cautionné la violence, il ne se démonte pas, et affirme n’avoir voulu combattre que les miliciens « nous ne visions pas les civils ». Danielle et Nemia évoquent les snipers qui étaient postés de part et d’autre de la ligne de démarcation : il était très dangereux de passer de l’Est à l’Ouest, on pouvait être visé à tout moment, même de façon collatérale. Les questions s’enchainent, mais les voix ne s’élèvent jamais. J’écoute surtout. L’homme dit appartenir au mouvement « fighters for peace ». « C’est bizarre, le mot « fighters » pour parler d’une action militante pour la paix » fait remarquer Nemia. Nous nous lançons dans une discussion sémantique. Je suggère le mot « combattant » qui fait référence à la lutte : lutte pour la paix, lutte pour les droits, lutte pour la mémoire.

Nous rejoignons la salle dans laquelle va avoir lieu un débat. Une trentaine de personnes sont assises en cercle, des jeunes, des personnes plus âgées, des chrétiens, des musulmans. Une longue discussion s’amorce en arabe. Je ne comprends pas tout mais je devine dans l’assistance le besoin de comprendre. Pourquoi le pays en est arrivé là ? Pourquoi des Libanais en sont venus à se battre entre eux ? Pourquoi tant de violence ? Je suis surprise par la profondeur du débat et par le respect que se témoignent les participants. La preuve que la discussion est possible et même nécessaire, plus que jamais.
La loi d’amnistie libanaise de 1991 a effacé les crimes politiques, les meurtres et les exactions commis durant la guerre civile. La quasi-totalité des miliciens ont échappé à la justice pénale et se sont reconvertis dans la vie civile ou institutionnelle. Les familles de milliers de disparus sont restées sans réponses. Ce sujet refait régulièrement surface dans l’actualité libanaise, divisant profondément l’opinion publique et les partis politiques. Depuis quelques semaines, un projet de loi d’amnistie générale alimente encore une fois la controverse au sein du Parlement libanais et le débat, qui devait être strictement juridique, a rapidement pris une tournure confessionnelle. Qu’il s’agisse de Libanais vivant en Israël accusés d’avoir collaboré avec l’ennemi, de détenus islamistes sunnites impliqués dans des affrontements avec l’armée libanaise et accusés d’avoir tué des soldats, ou encore de trafiquants de drogue souvent associés sur les plans politique ou social à des régions où la population est majoritairement chiite, chaque camp lit la loi à travers son propre prisme. En réalité, ce projet vise malheureusement surtout à vider les prisons libanaises saturées, il ne s’accompagne pas d’un véritable débat et, à minima, d’un peu de pédagogie vis-à-vis de la société libanaise. Alors, comme toujours au Liban, il est question d’un compromis en discussion, entre libérations conditionnelles et procès rapides et (pas forcément) équitables.
Le soir, je retrouve Roula et Samia au café Raseef, dans Hamra. Roula a quitté son village frontalier du Sud après les premières frappes de fin 2023, sa maison a été entièrement détruite, elle vit aujourd’hui avec son mari et ses trois enfants dans un petit appartement de Ain El Remmaneh, un quartier de la banlieue sud-est de Beyrouth, là même où l’attaque, par des phalangistes chrétiens libanais, d’un bus rempli de Palestiniens a déclenché en avril 1975 la guerre civile. Impossible de parler d’autre chose que de la guerre ! Roula raconte le traumatisme des frappes intensives du 8 avril dernier dans plusieurs quartiers de Beyrouth. « Même au sud, je n’avais pas entendu une chose pareille » confie-t-elle. Lorsque plusieurs habitants de la banlieue sud sont venus squatter le trottoir en bas de chez elle, ne sachant pas où aller, ils ont décidé avec son mari d’héberger pour la nuit une dizaine de personnes dans leur petit deux pièces, « il y avait des femmes et des enfants, impossible de les laisser dormir dehors ». Certains sont finalement restés 20 jours ! La cohabitation était parfois difficile, mais comment faire partir des gens qui n’ont nulle part où aller ? Bel exemple de solidarité.

De fil en aiguille, nous en arrivons au Hezbollah. Roula raconte que, au début de son mariage, à la fin des années 2000, elle a mis des mois à réaliser que le Hezbollah construisait des tunnels à côté de chez elle « j’entendais des bruits la nuit, je me demandais d’où pouvaient venir les travaux, mon mari me rassurait, il me disait que ça n’était rien ». Un jour, elle a compris, notamment quand un petit abri a été construit entre sa maison et celle de son beau-frère en contrebas « ils prenaient l’électricité de chez nous mais on ne pouvait rien dire ! ». Pas étonnant que sa maison ait été très vite ciblée ! Elle raconte tout ça d’un ton neutre : je la connais bien, elle n’est pas une fervente supportrice du Hezbollah, mais elle a vécu l’occupation israélienne du Liban Sud jusqu’en 2000, son père est mort tué par une frappe israélienne lorsqu’elle avait 5 ans.
Contrairement à d’autres, Roula s’est faite à l’idée que sa famille ne retournerait pas vivre dans le sud. C’est mieux pour ses enfants, quel avenir parmi les décombres ? Elle parle beaucoup, elle raconte la mort de ses proches. Une de ses cousines a perdu tour à tour quatre de ses fils « heureusement elle est décédé d’un cancer après la mort du premier, c’est mieux pour elle, elle n’aurait pas pu supporter ». Ils faisaient partie de ces milliers de jeunes pas vraiment engagés dans la milice du Hezbollah mais qui livraient de la nourriture ou des équipements, qui faisaient partie des équipes de défense civile, qui « voulaient faire quelque chose pour aider ». J’apprends au passage la mort de Jacques, un ancien collègue chauffeur du temps de Médecins du Monde. Il faisait partie du Hezbollah depuis longtemps, et avait été « placé » dans l’équipe pour « veiller sur nous ». Nous le savions, il n’en était pas moins un membre à part entière de l’équipe, je l’aimais beaucoup, discret, intelligent, l’œil rieur, je l’avais revu en 2023, à Khiam, la dernière fois que j’y suis allée, avant que tout n’y soit détruit. Soirée triste et mélancolique, nous sommes heureuses de nous voir, de constater notre amitié intacte depuis 25 ans. Mais le cœur n’est pas à la fête, alors que nous l’avons tant fait, autrefois.

Dimanche 24 mai
Je prends un café au Kalei, un bistro de Ras Beirut aménagé dans une bâtisse ancienne joliment restaurée, un drone survole le quartier depuis très tôt le matin. Sur le chemin du retour, je m’arrête saluer Hoda et sa fille. Elles m’attendent et m’accueillent à grands renforts de sourires. Hoda m’a gardé les restes du barbecue du midi, je m’en doutais, j’arrive donc le ventre vide et je savoure le taboulé, les brochettes, les houmous, le kebbé. Je n’ose pas demander comment ça va, je devine aux yeux cernés et au quart de sourire esquissé péniblement, que c’est difficile.
Fatouma, la fille de Hoda, vient de passer des partiels en ligne, elle termine sa seconde et se prépare à passer en première. Elle veut être sage-femme, ou médecin, quelque chose en rapport avec le soin, quoi qu’il en soit ! Elle raconte combien c’est difficile d’étudier à distance, depuis le Covid, depuis les premiers déplacements de 2024. Une scolarité en dents-de-scie, des cours improvisés, des enseignants motivés mais eux-mêmes en situation précaire, l’absence de liens avec les camarades dispersés aux quatre coins du pays…
Je descends au rez-de-chaussée dire bonjour au reste de la famille, les cousins, les cousines, la vieille tante diabétique et son mari presque sourd. Il fait beau, tout le monde est sur la terrasse, à côté du jardin, à fumer le narguilé « on ne fait que ça toute la journée, boire du café, fumer, manger… » me dit Hoda désabusée. Un des cousins évite mon regard, je suis la bienvenue mais difficile de se montrer démuni. Je reste un bon moment à bavarder, Hoda me fait sentir qu’elle a besoin de prendre l’air, je promets d’organiser bientôt une sortie en forêt ou en bord de mer. Je lui demande si elle a regardé les petites annonces « non je n’en ai pas la force et puis, de toute façon, je n’ai pas de moyen de locomotion, c’est fichu, je trouverai bien un poste en ONG quand je serai rentrée à Nabatiyeh ! ». Comment peut-elle encore penser que c’est possible ? Je repars remplie de tristesse.
Lundi 25 mai
La journée, fériée au Liban, commémore le retrait israélien du Sud Liban le 25 mai 2000, difficile de célébrer l’évènement comme il se doit alors que les frappes y sont toujours aussi nombreuses, pendant que les Etats-Unis et l’Iran continuent de jouer au chat et à la souris. Donald Trump a déclaré samedi soir qu’un accord de paix avec l’Iran avait été « largement négocié, sous réserve d’être finalisé », mais le porte-parole du ministre iranien des Affaires Etrangères indique ce matin que, même si des avancées avaient été réalisées sur plusieurs points abordés durant les discussions autour d’un possible protocole d’entente avec les Etats-Unis, cela ne signifiait pas que Téhéran soit proche d’un accord. Il est question d’une prolongation du « cessez-le-feu », qui n’en est pas un, pendant soixante jours. En attendant, l’armée israélienne a multiplié dans la matinée les ordres d’évacuation après avoir attaqué, hier, pas moins de 36 localités. Aujourd’hui, raids en série et bombardements d’artillerie tous azimuts, notamment dans les deux grandes villes du sud, Nabatiyeh et Tyr.

En début d’après-midi, deux ministres israéliens de l’extrême droite appellent à intensifier la guerre contre le Hezbollah au Liban. L’un plaide pour une occupation plus vaste du territoire et l’autre pour frapper plus largement Beyrouth. « Il est temps que Netanyahou frappe du poing sur la table face à Trump et qu’il lui annonce qu’Israël retourne à la guerre au Liban » déclare Itamar Ben Gvir, faisant fi de la trêve violée chaque jour depuis qu’elle a été déclarée. Il est suivi de près par le chef d’état-major de Tsahal, Eyal Zamir, qui affirme dans un communiqué qu’Israël « devrait frapper des immeubles à Beyrouth ». En fin de journée, le camp de Rachidiyé, en périphérie de Tyr, est visé par une frappe et un puit alimentant les quartiers nord détruit. Dans le village de Doueir, deux sœurs sont tuées dans un bombardement alors qu’elles recevaient dans leur maison des condoléances suite à la mort de leur mère, décédée dans la matinée. Il y a quelques minutes, le site Al Jadeed indique que des mesures de précaution ont été prises dans la banlieue sud de Beyrouth en prévision d’une éventuelle escalade israélienne, après les menaces proférées plus tôt dans la journée. Le pire est à craindre. J’imagine mes amis à Beyrouth suspendus aux nouvelles et s’apprêtant à vivre une nuit agitée.
Jeudi 28 mai
Hier, l’armée israélienne a ordonné l’évacuation d’un territoire allant jusqu’au fleuve Zahrani, à 40 kms de la frontière, désignée comme « zone active de combat ». « Ces avertissements ne constituent pas des ordres d’évacuation contraignants » l’armée israélienne au journal Le Monde, mais « des recommandations destinées à aider les civils à se protéger en s’éloignant temporairement des zones d’hostilités, sans pour autant les empêcher d’y retourner ». « Les allégations selon lesquelles ces avertissements s’inscriraient dans une stratégie délibérée visant à dépeupler certaines zones du Liban de leurs populations civiles sont dénuées de fondement, tant en fait qu’en droit », ajoute l’armée israélienne dans le quotidien. Tant d’hypocrisie…

Dans l’après-midi, une frappe israélienne « ciblée » sur la ville de Choueifat, en bordure de la banlieue sud de Beyrouth a tué une femme et deux enfants et blessé quinze personnes, pour moitié des femmes et des enfants.
Le Premier ministre Nawaf Salam a dénoncé les menaces visant les populations civiles et les ordres d’évacuation lancés par l’armée israélienne, estimant qu’il s’agit d’une « punition collective que condamnent toutes les normes et les législations internationales ». Presque simultanément, l’ambassadeur israélien à l’ONU annonçait la suspension des relations avec le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, fustigeant la décision pas encore rendue publique d’inscrire Israël sur la liste noire liée aux violences sexuelles lors des conflits. « Nous en avons fini avec ce secrétaire général », a-t-il dit dans un langage très « trumpien ».
Un peu plus tard, le premier ministre israélien déclarait dans une vidéo diffusée sur la chaîne de télévision israélienne 12 avoir donné l’ordre à l’armée de faire fi des termes du cessez-le-feu entré en vigueur en octobre et de prendre le contrôle de 70% de la bande de Gaza : « En ce moment, nous tenons le Hamas à la gorge. Nous contrôlons maintenant 60% du territoire de la bande (de Gaza). Vous savez, nous étions à 50 (après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu), nous sommes passés à 60, ma directive est de passer à 70 ».
Vendredi 29 mai
Alors que démarrent aujourd’hui à Washington des négociations sécuritaires et militaires directes entre le Liban et Israël sous « parrainage » américain, l’Etat hébreu a poursuivi ces derniers jours une vaste opération qui a atteint notamment les villes de Tyr et de Nabatiyeh ainsi que la Bekaa Ouest, comme en prévision d’un éventuel cessez-le-feu qui lui serait imposé, comme si ça pouvait seulement être imaginable !

Benjamin Netanyahou cherche visiblement à faire pression sur le président américain pour obtenir un feu vert lui permettant d’agir militairement de façon plus active encore contre le Hezbollah, d’autant que l’échéance des législatives en Israël se rapproche et que son avenir politique en dépend. Ces positions s’accompagnent de nombreuses déclarations et fuites américaines imputant au Hezbollah la responsabilité de la poursuite des opérations militaires, ce qui semble préparer le terrain aux objectifs israéliens.
Dans l’après-midi, lors d’une visite de ses troupes à la frontière avec le Liban, le chef de l’Etat-major Eyal Zamir a dressé un bilan de la guerre en cours avec la milice pro-iranienne : « les dommages cumulés et multi systèmes infligés au Hezbollah sont significatifs et sans précédent, avec plus de 7 500 terroristes éliminés depuis le début de la guerre, dont 2 500 depuis le lancement de l’opération “Rugissement du Lion” [le 28 février dernier] », a-t-il déclaré. Avant de poursuivre : « Notre objectif est clair : intensifier les dommages au Hezbollah, éloigner la menace terroriste de nos civils et renforcer la défense des communautés du nord. (…) Même en ce moment, nos soldats avancent et opèrent avec détermination, dans les airs et sur le terrain. »
Begin demande à signer un traité de paix, ou à réactiver celui que son pays avait jadis passer avec le Liban. Et il fait gentiment la leçon aux américains: C’est nous qui vous avons donné le Liban. Au fait, qu’est-ce que cet ancien traité qu’il conviendrait de remettre au goût du jour? Begin fige l’histoire, avant la chute du temple dont ne subsistera que le mur des Lamentations. Mais que nous importe cette histoire qui n’appartient plus à l’histoire? Tout est resté inchangé dans l’imagination du roi des songes! M.Darwich.
Quant au Hezbollah, il reste opposé à ces négociations et son bloc parlementaire et il a de nouveau appelé, jeudi, le Liban à s’en retirer, accusant Israël de vouloir « imposer une coordination sécuritaire » dirigée contre le mouvement libanais pro-iranien.
Dans l’après-midi, un communiqué de l’Unicef rapporte que quinze enfants ont été tués et soixante-deux autres blessés depuis une semaine : eux n’ont pas été protégés des frappes ! Le ministère de la santé libanais a enregistré 55 décès entre mercredi soir et jeudi soir, portant à 3 324 le nombre de morts depuis début mars.
Juin 2026
Dimanche 7 juin
« Cessez-le-feu » : comment l’accord libano israélien est né et mort le même jour » titre un article de l’Orient de Jour paru dans la semaine. Cela résume bien l’état des pourparlers engagés à Washington il y a quelques jours : discussions cloisonnées, flou total, promesses en l’air… La diplomatie internationale n’existe plus vraiment. La position d’Israël reste intransigeante : pas question d’un arrêt global des hostilités. Le Hezbollah, pas en reste, considère que le texte en discussion est essentiellement dirigé contre lui, donc pas question de se débarrasser de son arsenal et de se désolidariser de l’Iran, exclu des négociations ; pas question non plus d’abandonner la lutte existentielle dans laquelle est entrainée tout un pays.

« Le peuple libanais n’est pas votre peuple » a lancé jeudi le président Joseph Aoun dans une rare critique à l’adresse de Naïm Kassem, le chef du Hezbollah. Sur la même lancée, Nawaf Samal, le Premier ministre, rappelait hier que l’application des accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile au Liban, exigeait que « l’Etat étende son autorité sur l’ensemble de son territoire par ses propres moyens ». Paroles aussi fortes que vaines. Personne n’est dupe dans le pays et l’annonce des derniers jours d’un possible cessez-le-feu peine à convaincre les Libanais.
Ils continuent, jour après jour, à suivre le sinistre décompte. Le bilan de la guerre au Liban se porte aujourd’hui à 3 593 morts et 10 990 blessés. Sous prétexte que la banlieue-sud de Beyrouth bénéficierait d’une « immunité américaine » dans le cadre des négociations en cours, Tsahal a enchainé ces derniers jours les attaques, dans le Sud et dans la Bekaa Ouest. Hier, l’armée israélienne a bombardé 38 villages au Liban Sud et les drones en ont frappé 24. Le Hezbollah continue à revendiquer chaque jour des attaques ciblées contre les positions israéliennes.
Je suis à Beyrouth pour le week-end. Toutes les discussions tournent autour de la guerre. « Comment peux-tu me demander si ça va ? » me demande Samia. « J’ai une phobie, celle du retour de la guerre civile, j’en rêve même parfois » me dit Rawan. Je passe voir Carole et Céline, les sœurs de Christelle, dans leur appartement de Hamra. Je les trouve en forme, nous discutons des vacances estivales qui approchent. « Notre sœur Héléna, qui vit à Montréal, ne viendra pas cette année, à cause de la guerre! » dit Carole. « Peut-être que Christelle et sa fille vont venir un peu à Beyrouth en juillet mais bon, on ne sait pas trop, on verra bien au dernier moment » renchérit Céline. Nous évoquons les dernières frappes israéliennes. « Nous sommes devenues un peu moins vigilantes ces derniers jours, il faut nous ressaisir » dit Céline à sa sœur « il faut qu’on pense à se préparer une petite valise, au cas où il faille partir vite, comme on l’avait fait en 2024, tu te souviens ? ».

Lundi 8 juin
Halte au siège de l’ONG Amel ce matin avant de repartir dans le nord. Le président et sa jeune collaboratrice française me racontent la pagaille qui règne dans les centres d’hébergements improvisés. Le ministère des Affaires Sociales conserve la coordination de l’aide d’urgence mais, visiblement, la logistique est très variable d’un centre à l’autre et, surtout, rien n’est pensé pour la durée. Le président pense que l’Etat fait exprès, ne voulant pas s’engager sur un traitement humanitaire qui dure. « Dans certains centres, les gens n’ont qu’un repas par jour, dans d’autres il n’y a pas d’eau potable, pas toujours de latrines non plus, c’est une catastrophe ». Il défend le bilan honorable du précédent ministre de l’Environnement, Nasser Yassine, qui avait géré l’urgence en 2023-2024. « La ministre [des Affaires Sociales] vient de la Banque Mondiale, elle n’y connait rien ! ». 60% du personnel d’Amel est déplacé « c’est beau, des déplacés qui prennent soin d’autres déplacés », moi je ne vois que la part sombre, ailleurs, les Libanais qui ne veulent pas accueillir d’autres Libanais…

Mardi 9 juin
En ce moment, nous supervisons plusieurs travaux de réhabilitation de petites infrastructures permettant l’accès à l’eau potable, nous installons aussi de gros filtres à sable près des retenues d’eau qui servent à l’irrigation des vergers. Nous faisons le point ce matin avec la société libanaise qui nous installe les filtres. Les prix ont beaucoup grimpé ces dernières semaines, celui du carburant, bien sûr, mais aussi celui de nombreux matériaux. « Nous ne pouvons pas reprendre les travaux comme prévu, nous ne trouvons plus de ciment » nous indique un des directeurs.
En pleine guerre, le pays connait en-effet depuis quelques semaines une pénurie de ciment, liée pour l’essentiel au ralentissement des activités des plus grandes cimenteries du pays, causé de par longs et vieux litiges autour de l’exploitation des carrières, notamment celles qui sont situées dans la région de Koura, au nord du pays. Ainsi, la société Holcim, une des plus importantes, a perdu son principal actionnaire étranger, mauvais signal envers une industrie nationale de plus en plus sinistrée. Le 9 avril dernier, alors que Beyrouth avait subi la veille de nombreux bombardements meurtriers, le gouvernement a adopté deux décisions autorisant la réouverture et l’exploitation des carrières pour une année, sur proposition du ministre de l’Industrie, Joe Issa el Khoury, associé aux Forces Libanaises. A condition que cette réouverture soit approuvée par les conseils des municipalités concernées qui ont eu deux semaines pour donner leur avis! Ces mesures ont suscité de vives polémiques de la part des associations environnementales qui avaient réussi à faire fermer les carrières, et elles ont créé un différend entre le ministre de l’Industrie et la ministre de l’Environnement, Tamara El Zein, proche du mouvement Amal. Celle-ci, qui s’est battue pour imposer aux cimentiers des conditions environnementales strictes, craint que les avancées ne soient compromises par la décision gouvernementale. La municipalité de Kfarhazir, la principale concernée, rejette le délai imposé de deux semaines et refuse d’endosser la responsabilité de la décision gouvernementale. L’affaire a été portée devant le Conseil d’Etat et, depuis, situation de blocage, assez emblématique de la façon dont est encore exercé le pouvoir dans le pays !
Jeudi 11 juin
Dans l’après-midi, après avoir quitté notre bureau de Zgharta, je décide de faire un crochet par Koura pour faire un coucou à Hoda. Elle m’accueille la mine triste et m’annonce que, la semaine dernière, sa maison a été totalement détruite. « Mais ça fait des mois qu’elle est détruite, non ? » lui dis-je ? « Oui mais il restait une partie debout, maintenant c’est fini, tout est rasé ». Elle me montre les images prises par un drone du Hezbollah, il n’y a plus rien, alors que la maison voisine est encore debout. «J’ai dû l’annoncer à mon père, il m’a demandé si on voyait encore un bout de jardin, s’il y avait des objets reconnaissables sur les photos… ». Hoda me montre d’autres vidéos, certaines ont été prises durant l’automne 2024, lorsque les habitant avaient déjà dû fuir pendant de longues semaines. Une voisine rentre chez elle et fait le tour de la maison, des soldats israéliens ont campé là, ils ont vidé les provisions, tout est sans dessus dessous, une inscription sur le mur « we’ll be back », des lettres en hébreu. Mon amie Roula avait partagé avec moi, à l’époque, le même type de photos… Hoda est en train de réaliser qu’elle ne reviendra pas avant longtemps. Pour la première fois, je l’entends évoquer l’avenir de sa fille ailleurs qu’au Liban « elle a un passeport américain, elle pourra partir étudier là-bas, rejoindre son père, moi j’aurai fait tout mon possible ! ».

Je les amène faire un tour au lac de Bnachi, près de Zgharta, la petite cousine de 11 ans est aussi du voyage. Nous faisons du pédalo, nous mangeons une glace. Les fillettes se prennent en photo, elles les envoient à leurs copines déplacées ailleurs… Nous croisons une famille, les femmes portent le foulard. Hoda engage la conversation : « vous êtes d’où ? », « de la région de Nabatiyeh », « moi aussi ! d’où à Nabatiyeh ? ». S’ensuit un échange de quelques minutes, je vois l’œil de mon amie s’allumer un peu, enfin croiser des personnes qui subissent le même sort, dans cette région du nord qui semble indifférente à ce qui se passe un peu plus bas… Nous poussons jusqu’à Tripoli, petite balade sur la corniche pour respirer l’air marin, les filles ont loué un vélo deux places, elles rigolent. Oublier un peu.

Vendredi 12 juin
Nous organisons un atelier autour de la biodiversité animé par une universitaire botaniste libanaise. Je passe saluer les participants, une petite quinzaine de personnes, acteurs du secteur touristique. Pas si mal… Je retrouve un jeune prêtre du monastère de Qozhaya, régulièrement présent dans nos sessions de formation, content je crois de sortir un peu de « carcan » de son Eglise. Nous discutons en prenant un café. Comme souvent, nous parlons politique. Il trouve qu’il n’y a pas beaucoup de monde, je lui dis être déjà très contente d’avoir une petit noyau de professionnels assidus. Notre projet travaille notamment autour du développement touristique dans la vallée de la Qadisha et vise entre autres à sensibiliser à la richesse de son patrimoine, naturel, culturel, religieux. Malgré une certaine « résistance » au changement de pratiques, une vraie dynamique commence à se créer, beaucoup de gens, de jeunes notamment, luttent pour trouver un équilibre économique satisfaisant sans quitter cette région montagneuse à laquelle ils sont très attachés. Comme ailleurs au Liban, ils ne savent pas, ou ne veulent pas, travailler ensemble, mais ils sont prêts à réfléchir à des modalités de partenariats avec d’autres, il faut les stimuler, les encourager, obtenir leur confiance aussi, qu’ils ne sont pas prêts à accorder facilement.
Et on en revient au sujet politique ! « Je connais beaucoup de gens qui ont envie de changer leurs façons de faire, mais souvent on les en empêche » me dit « abouna » Fady, le jeune prêtre. « On, ce sont les responsables politiques locaux, c’est bien ça ? » je lui demande. « Oui ! Ils ne veulent pas que les habitants prennent trop d’initiatives! ». « Qu’est-ce qui les menace ? La peur de perdre un peu de pouvoir ou de contrôle ? ». « Oui c’est exactement ça ! ». Je sais bien que c’est ça, mais j’ai besoin que ce soit dit par des Libanais ! Le Liban demeure un pays dominé, et fractionné, par des structures familiales, presque tribales, parfois puissantes. Ces « clans », qu’il soient maronites, chiites, druzes ou sunnites, jouent un rôle important au niveau local comme au niveau national, ils continuent à combler le vide laissé par l’Etat, cela se manifeste notamment dans plusieurs formes d’économie parallèle ou d’influence politique. Ils entretiennent des relations étroites avec les partis politiques, presque toujours liés à leur confession. La construction nationale libanaise qui a conduit au « Pacte National » de 1943 et à la création de l’Etat libanais contemporain, est essentiellement communautaire. Malgré de nombreux efforts de réformes, notamment à la fin de la guerre civile, le Liban est encore aujourd’hui une collection d’éléments sociaux et ethno confessionnels, de groupes divers qui se nouent au gré d’alliances plus ou moins probables. Après plusieurs générations de conflits violents, même si le Liban ne peut être réduit à un pays composé de communautés entières opposées les unes aux autres, les fractions confessionnelles demeurent bien réelles. Et la situation actuelle reflète encore l’existence d’alliances plus ou moins cohérentes et fonctionnelles, qui dominent une société civile en grande partie fragmentée et presque « asservie », j’ose l’affirmer.

Nous n’avons pas compris le Liban. Nous ne l’avons jamais compris. Jamais nous ne le comprendrons. Etait-ce que le Liban se refusait, par nature, à toute analyse et à toute explication, ou bien n’avions-nous rien d’autre, pour essayer de le comprendre, que cette manière de concilier les choses? Je ne me risquerai pas à répondre et je n’ai pour moi que ma perplexité. Personne ne comprend le Liban, pas même ses maîtres putatifs, ses créateurs, ses destructeurs, ses constructeurs, ses alliés ou ses amis, ceux qui y entrent et ceux qui en sortent. est-ce parce que la réalité disloquée est difficile à entendre ou bien parce que l’entendement disloqué ne saurait comprendre? M. Darwich
Samedi 13 juin
Long message de mon ami Jamal depuis Gaza que je retranscris tel quel.
« En tant que citoyen ordinaire de Gaza, je ne cherche pas la prospérité ou même le confort, simplement une chance de survivre et un horizon politique qui pourrait nous sortir de cette crise sans fin. Les quantités limitées de marchandises qu’Israël autorise actuellement sont loin d’être suffisantes pour répondre aux besoins fondamentaux de la population. Les marchés continuent de manquer de produits essentiels et les prix restent hors de portées de nombreuses familles qui ont épuisé toutes leurs ressources et leurs économies après de longs mois de guerre, de déplacements forcés et d’effondrement économique. Ce qui rend la situation encore plus difficile, c’est que le peu de marchandises entrant dans la Bande de Gaza devient de plus en plus cher, en raison des frais et des taxes imposés en cours de route. Pour les gens ordinaires, chaque coût supplémentaire est un fardeau de plus alors que les familles luttent déjà pour obtenir de la nourriture, des médicaments et d’autres produits absolument nécessaires. Au milieu de ces difficultés humanitaires, beaucoup d’entre nous suivent les négociations qui se déroulent au Caire [et dont les médias ne parlent pas]. Le citoyen moyen ne se soucie pas des victoires politiques ou des luttes de pouvoir. Ce qui nous importe, c’est de savoir si ces pourparlers peuvent mettre fin à nos souffrances, ouvrir les passages de manière durable, faciliter la reconstruction et offrir un avenir à une génération qui n’a connu que la guerre, l’incertitude, et la perte des proches.
Aujourd’hui, Gaza se trouve à la croisée des chemins. Un accord politique réussi pourrait contribuer à atténuer la crise humanitaire et à créer les conditions du redressement et de la stabilité. L’échec d’un accord risque au contraire de prolonger notre réalité actuelle, faite de privations d’insécurité et de désespoir. Après tout ce que nous avons enduré, nos revendications sont modestes. Nous recherchons la chance de pouvoir vivre dans la dignité, de pouvoir subvenir aux besoins de nos familles et de voir s’installer une voie politique crédible qui puisse enfin sortir Gaza de ce cycle infernal de conflits et de catastrophes humanitaires. Ces dernières semaines, beaucoup de Palestiniens évoquent un évènement public à Gaza le 26 juin prochain. Les appels à un mouvement se répandant sur les réseaux sociaux et reflètent la colère, la frustration et l’épuisement ressentis par la population après de nombreuses années de guerre, de pauvreté, de déplacements forcés et de division politique. Les partisans de ce mouvements disent vouloir une vie meilleure, la fin des souffrances, plus de liberté et un avenir plus clair pour Gaza. Ils croient que les gens ordinaires ont le droit d’exprimer leur opinion et de faire entendre leur voix. Personne se sait encore combien de personnes y participeront ni quel impact ce mouvement pourrait produire. Certains pensent qu’il pourrait y avoir beaucoup de monde, d’autres pensent qu’il pourrait rester limité en raison des conditions difficiles qui prévalent à Gaza. Le Hamas devrait considérer ces appels avec prudence. Certains de ses partisans pensent que le mouvement sert des intérêts politiques extérieurs ou arrive à un moment très sensible. En même temps, sur les réseaux sociaux, certains militants évoquent des menaces proférées par des individus liés au Hamas, à l’encontre de personnes envisageant de rejoindre le mouvement, et des avertissements évoquant l’usage de la force pour mettre fin à de possibles manifestations. Ces informations ne font qu’accroitre l’atmosphère de tensions et d’inquiétudes qui règnent ici. Quoi qu’il arrive, ces appels montrent à quel point de nombreuses personnes sont fatiguées après des années de conflit et d’incertitude. Elles cherchent tout simplement la sécurité, la dignité, la stabilité et l’espoir pour elles-mêmes et pour leurs enfants ».

Jamal termine son texte sur cette phrase : « en tant qu’habitant de Gaza, je pense qu’il est important d’écouter la voix des gens ordinaires et de comprendre la réalité inhumaine à laquelle ils sont confrontés, au-delà des gros titres de l’actualité quotidienne ».
https://assawra.blogspot.com/2026/06/les-palestiniens-de-gaza-restent-prives.html
Tout est dit….Gaza ne fait plus les gros titres depuis un bon moment mais ses habitants continuent de vivre un enfer, fait de privations, de maladies, d’angoisses, sans savoir de quoi le lendemain sera fait. Jamal n’a qu’une obsession, atténuer les souffrances de sa famille, de son épouse et de ses quatre enfants. Alors que le système éducatif est devenu entièrement payant, il se démène pour assurer leurs frais de scolarité. Sa fille ainée est en faculté d’ingénierie, la seconde passe son bac et va entrer à l’université, les deux fils sont au collège et au lycée. Grâce à la générosité familiale, j’ai pu lui envoyer un peu plus d’argent que d’habitude, d’autres camarades, ex-MDM, l’aident aussi, mais qu’en est-il de tous les autres, ceux qui n’ont personne à qui solliciter un peu d’argent, à l’étranger ?

Oubliés de l’histoire, exclus de l’ordre social, parias, privés du droit au travail et à l’égalité, on leur demande d’applaudir à leur propre oppression parce qu’elle est censée préserver leur mémoire! Celui qui est à peine un homme doit renoncer à ses droits pour mieux oublier sa propre patrie. il lui faut être tuberculeux pour ne pas oublier qu’il a des poumons, dormir à la belle étoile pour se rappeler qu’il a un ciel bleu bien à lui, se faire l’esclave des autres pour savoir qu’il a un devoir national à assumer. On le prive de patrie pour qu’il n’oublie pas la Palestine. M. Darwich.
Dimanche 14 juin
J’ai passé la nuit à Byblos, besoin de souffler un peu, de voir la mer, d’entendre le doux bruit du ressac depuis ma petite chambre d’hôtel en bordure de plage. Ce matin, j’ai passé plus de deux heures sur le site antique de Byblos, que j’adore, où se côtoient les vestiges de plusieurs civilisations millénaires. Le site est à l’honneur en ce moment : un magnifique reportage paru sur Arte sur les fouilles archéologiques récemment conduites, une exposition à l’Institut du Monde Arabe. Il est encore en partie vierge, enfoui sous la végétation luxuriante qui prend peu à peu le pas sur la pierre. Il y a un peu de monde, des Libanais venus se changer les idées et quelques expatriés. Tandis que la plupart ne font qu’un rapide tour entre les restes de magnifiques colonnades romaines et la citadelle, l’occasion de se prendre en photo, je prends mon temps, je m’éloigne des visiteurs, je découvre encore un ou deux passages que je n’avais pas vu les fois précédentes. J’aperçois, sur l’emplacement de la nécropole, un escalier ouvert, on a probablement oublié de le sécuriser, je résiste à l’envie de l’emprunter même si personne, probablement, ne le verrait ! Le joli musée situé dans la citadelle est fermé, dommage, ça n’est pas la première fois, les personnes qui le gardent n’ont peut-être pas perçu leurs derniers salaires.

En fin de matinée je n’ai pas envie de rentrer dans le nord. Je décide sur un coup de tête de pousser jusqu’à Beyrouth retrouver mon amie Samia. Alors que nous nous dirigeons vers un de nos cafés favoris, à Raouché, donnant sur la mer, Samia m’informe qu’une frappe israélienne vient de cibler la banlieue sud « ah au fait ça vient de taper à Ghobeiry ». Nous n’avons rien entendu mais la réalité me rattrape après une matinée enchantée. Le raid, mené sans avertissement préalable, a visé un immeuble près du centre commercial Yassine City, très fréquenté le week-end. Il a tué 3 personnes et en a blessé 15 autres. L’armée israélienne, dans un communiqué, affirme avoir visé un « quartier général du Hezbollah ». Nous regardons les nouvelles sur nos portables en marchant le long de la corniche, noire de monde. Point de plages publiques mais la moindre crique est remplie, des familles entières, pour beaucoup déplacées et squattant un peu partout dans Beyrouth, sont venues se détendre un peu, pique-niquer, fumer le narguilé, se baigner dans une mer vaseuse eu polluée. Qu’importe, il fait beau et il y en a marre de la guerre ! Juste oublier, quelques instants…Vivre au jour le jour, ne pas trop planifier….
Samia vit au Liban depuis 30 ans, moi je viens régulièrement dans ce pays depuis 25 ans, nous nous demandons comment parler de ce pan de l’histoire libanaise que nous avons connu, des bouleversements, nombreux, qui ont atteint le pays. Comment témoigner ? « Les amis me disent que ce qui se passe aujourd’hui, c’est pire que ce qu’ils ont connu pendant la guerre civile » me dit Samia. Mais c’est quoi qui est pire ? Pire qu’un peuple qui s’est entretué pendant près de 15 ans ? Pire que la peur quotidienne des barrages et des snipers ? Pire que les privations incessantes, le manque d’eau et d’électricité ? Je cherche…. La violence des attaques ? Avant l’artillerie, aujourd’hui les frappes aériennes, les drones tueurs, les appareils piégés…La débrouille ? Le Liban vit toujours au rythme des pénuries énergétiques, sauf que maintenant il faut faire marcher les machines à laver, l’air conditionné, les ordinateurs et, surtout, les téléphones. Le fait de se sentir seul au monde ? On ne peut pas dire que les pays arabes aient été d’un fort soutien pendant la guerre civile mais, aujourd’hui, c’est un silence assourdissant, et puis exit le droit international. Avant il y a avait plus de solidarité qu’à l’heure actuelle ? Avant on pouvait fuir à l’étranger, aujourd’hui plus de droit d’asile, même pour les Libanais ? Tout ça peut-être, et bien d’autres choses encore, je n’ai pas les idées claires…

Lundi 15 juin
Surenchère médiatique depuis ce matin alors que les Etats-Unis et l’Iran annoncent, par l’intermédiaire du Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, être parvenus à un accord pour mettre fin au conflit au Moyen-Orient, y compris au Liban (les Territoires Palestiniens ont, eux, définitivement disparu des radars…). Difficile de comprendre exactement ce qu’il en est, les médias s’arrachent les cheveux. Dans l’après-midi, l’accord n’est toujours pas rendu public, les journalistes ne tirent leurs analyses que de quelques post publiés sur les réseaux sociaux ou de rumeurs qualifiées de « fuites » de proches des parties prenantes. Le ministre iranien des Affaires Etrangères, lors d’un point presse en début d’après-midi, indique qu’il « chercherait à obtenir la ratification de l’accord par le Conseil de Sécurité des Nations-Unies », totalement absent des négociations. Kafkaïen ! Où va-t-on ? Personne ne semble le savoir.
Quelques indicateurs quand même incitent à la prudence. Trump annonce « autoriser la réouverture du détroit d’Ormuz sans droits de passage, que le pétrole coule à flots ! » alors que la diplomatie iranienne soutient que l’Iran facturera des frais de service maritimes, plutôt que « d’imposer des péages ». Le Liban, dont on déclare qu’il fait partie de l’accord, dit ne pas avoir été informé de son contenu. Il semblerait que le retrait israélien du sud ne soit pas mentionné, et le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a affirmé que le pays maintiendrait ses troupes au Liban, comme en Syrie et à Gaza. Je repense au dernier message de Jamal…Le Hezbollah, qui a « remercié l’Iran » d’avoir inclus le Liban dans l’accord, a cessé depuis cette nuit ses attaques contre Israël. Pour autant, alors que les Etats-Unis et bon nombre de puissances occidentales font pression depuis des mois sur les autorités libanaises pour qu’elles désarment la milice, des fuites laissent entendre que l’accord ne fait pas mention du sort des groupes armés alliés de l’Iran.
Le sommet du G7 démarre à Evian dans une immense pagaille : c’est la foire au buzz et chacun y va de ses revendications. Le programme est aussi flou que les sujets dont il prétend débattre « répondre ensemble aux grands enjeux internationaux », « construire la paix et la sécurité en Ukraine », « faire face aux crises et garantir la stabilité au Moyen-Orient », « rebâtir la solidarité internationale », beaucoup d’enjeux pour un sommet de 3 jours où l’essentiel des échanges entre les puissants de ce monde se fera dans l’informel. Comment y croire ?

Dans le sud, il semblerait qu’il y ait une petite accalmie. Quelques tirs d’artillerie israéliens pour empêcher les habitants de retourner dans les villages situés à proximité des zones occupées par Israël, mais aucune frappe aérienne signalée jusqu’à ce que, vers 17h, une frappe de drone israélien tue une personne à bord de son véhicule à Kfar Tebnite, près de Nabatiyeh, blessant aussi un journaliste. Si une accalmie s’installait, c’est à souhaiter évidemment, le scénario le plus probable est celui de la poursuite d’attaques ponctuelles entre l’armée israélienne et le Hezbollah au sud de la « ligne jaune » qui permettrait aux parties prenant de maintenir la pression militaire sans pour autant s’engager dans une nouvelle escalade. Le Hezbollah ne dit pas autre chose dans son dernier communiqué : « il n’y aura pas de retour à la situation d’avant le 2 mars » alors que Tsahal frappait quasi quotidiennement le sud, ciblant notamment les cadres de la milice, sans que celle-ci ne riposte…. Quelles cartes va-t-il jouer ? Même s’il déclare ne pas vouloir « faire tomber le gouvernement de Nawaf Salam » le mufti Ahmad Kabalan, un proche de la milice, suggère dans une déclaration que « si le président Joseph Aoun veut continuer à gouverner, il doit changer le gouvernement et former un partenariat fort avec le tandem de la résistance ». Menaces à peine voilées, il faut continuer à compter avec le Hezbollah sinon la situation ne risque pas de s’apaiser !
Les Israéliens iront-ils au-delà des objectifs annoncés? Pas assez pour se mettre d’accord sur l’utilisation du pétrole- est-ce un produit d’exportation ou une arme politique? L’ennui, à nouveau, les a gagnés. La nouvelle, tellement désirée, ne leur est pas encore parvenue; la résistance n’est pas morte. Les avions israéliens ont encore suffisamment d’essence et de bombes pour embraser cinquante mille enfants libanais et palestiniens. Dans les entrepôts américains, il y a encore assez d’armes conventionnelles pour détruire toutes les villes du monde. Il y a encore, à Beyrouth, de nombreux objectifs civils qui n’ont pas été bombardés. Pourquoi faudrait-il se hâter, pourquoi? M.Darwich.
Les municipalités du sud ont commencé leur tournée d’inspections des dégâts, et ont certainement entamé, avec l’aide de l’armée libanaise, le désencombrement les routes, mais l’Etat libanais appelle les déplacés à faire preuve de patience et de prudence avant de retourner dans les villages frontaliers. A la télévision et sur les réseaux sociaux défilent pourtant les premières images des files de voiture qui se forment en direction du sud, un air de « déjà-vu ». « C’est toujours la même mauvaise blague » titre l’Orient le Jour en évoquant le scepticisme des habitants du Liban Sud à l’annonce de ce « énième cessez-le feu ».
A quelques jours des vacances, j’essaie de planifier les activités avec mes collègues, beaucoup de choses à faire dans les prochains jours et, comme d’habitude, c’est la pagaille. Je me démène pour éviter les réunions zoom plutôt qu’en présentiel, les vocaux sur WhatsApp plutôt que les échanges téléphoniques où on est obligé de s’écouter pour de vrai, mais c’est peine perdu. Résultat, l’information se perd ou, pire presque, elle est déformée ou mal comprise. Combien de fois ai-je entendu des représentants de municipalités me dire « ah la Fédération ne nous a rien dit » alors que les interlocutrices des Fédérations de municipalités me soutiennent avoir fait passer une info ou une invitation. A deux ou trois reprises, j’ai timidement tenté de parler « d’animation » mais j’ai vite laissé tomber, sauf auprès de mes jeunes collègues que j’oblige à prendre leur téléphone ou à clarifier leurs pensées. Bref, depuis ce matin, les réunions patiemment programmées pour les jours à venir se détricotent les unes après les autres, je n’en peux plus. « Débrouillez-vous, j’en ai marre ! » répond-je à ma jeune collègue qui me demande s’il faut maintenir une réunion cet après-midi « N. a des funérailles et J. a sa classe d’arabe avec les réfugiés syriens mais elles vont quand même essayer de se connecter quelques minutes ». Chaque call est un enfer, les connexions ont été particulièrement mauvaises ces dernières semaines et on passe plus de temps à tenter de se reconnecter qu’à se parler. Craquage… Plus personne n’arrive à se parler normalement…

Mardi 16 juin
Des affrontements ont eu lieu la nuit dernière entre l’armée israélienne et le Hezbollah dans le caza de Nabatiyeh, notamment autour de Kfar Tebnite, où un drone israélien a tué et blessé hier plusieurs Libanais. Alors qu’un calme précaire régnait ce matin dans les différentes zones du Sud Liban, les hostilités ont repris vers midi. Un drone israélien a atterri tout près d’un van transportant des habitants qui tentaient de rejoindre leur village, Haddatha, dans le caza de Bint Jbeil. L’attaque visait manifestement à forcer les villageois à faire demi-tour. L’armée israélienne a également dynamité 5 villages du Liban Sud, dont 3 qu’elle occupe. De son côté, le Hezbollah a revendiqué plusieurs attaques contre des positions israéliennes.
Aujourd’hui est un jour férié, c’est le Nouvel An hégirien, qui marque le début du calendrier lunaire musulman. L’Hégire correspond à l’émigration du prophète Mahomet et de ses premiers compagnons de La Mecque à Médine, en l’an 622 après J.C. Pour l’occasion, le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Samal ont pris la parole, lors d’une réunion au palais présidentiel à Baabda. Ils ont salué l’accord américano-iranien et indiqué que les prochaines sessions de négociations libano-israéliennes auraient lieu la semaine prochaine à Washington. L’objectif des négociations avec Tel-Aviv incluent « un cessez-le-feu définitif, le retrait israélien des zones occupées au Liban, le déploiement de l’armée libanaise jusqu’à la frontière internationale, le retour des prisonniers libanais et le lancement du processus de reconstruction ».
Depuis le début de l’après-midi, le président Trump, à Evian pour le sommet du G7, visiblement fébrile, multiplie les déclarations. Il appelle Benjamin Netanyahou à adopter « une attitude plus responsable concernant le Liban » et va jusqu’à suggérer à Israël de « laisser la Syrie s’occuper du Hezbollah » alors que le Liban est encore traumatisé par de longues années d’occupation militaire syrienne. La peste ou le choléra, voilà ce qu’il propose en fait…
Pendant ce temps, les habitants du Liban Sud commencent déjà à rentrer chez eux alors que l’armée libanaise appelle à la prudence. Elle n’a pas eu le temps d’inspecter les routes, afin de s’assurer qu’elles ne sont pas minées, et elle appelle à la prudence pour sensibiliser contre les munitions non explosées qui sont partout, comme dans les guerres précédentes.
Echange de textos avec Hoda
« Salut, comment vas-tu, je suis encore à Koura »
« OK tu dois attendre un peu avant d’envisager de rentrer au sud, la situation n’est pas claire… »
« Oui »
« Es-tu en train de penser à rentrer au sud ? »
« Pas maintenant mais peut-être la semaine prochaine »
« J’imagine qu’une partie de ta famille envisage de repartir cette semaine ? »
« Oui, ils se donnent jusqu’à vendredi »
« Faites attention, il y a encore des frappes sur Nabatiyeh aujourd’hui… »
Mais je la comprends tellement…
Dans son dernier bilan, le ministère de la Santé libanais fait état de 3 826 morts et de 11 851 blessés. Evidemment, le bilan est probablement plus lourd… Aujourd’hui, 66 corps ont été extraits des décombres dans seulement deux villages du caza de Bint Jbeil, Kafra et Haddatha. En fin d’après-midi, des attaques répétées sur le village de Mayfadoun, dans le caza de Nabatiyeh, ont fait au moins quatre morts.
Jeudi 18 juin
Alors que l’arrêt des hostilités et le retrait israélien du Liban sont au cœur des pourparlers entre les gouvernements israéliens et américain, l’Etat-major israélien publie aujourd’hui une nouvelle carte de ses avancées au-delà de la « zone tampon » unilatéralement décrétée mi-avril. La zone des opérations menées par l’armée israélienne au Sud Liban s’élargit « sur une profondeur de 10 kms » à l’intérieur du territoire libanais., « face aux menaces du Hezbollah ». Dans une cartographie publiée dans l’Orient-le Jour, trois zones sont étendues sur une superficie globale d’environ 45 kms2, notamment au nord du Litani, dans la région de Nabatiyeh. Au total, la zone revendiquée par l’armée israélienne couvre 620 km2.

Vendredi 19 juin
Hoda et les siens ont bien fait de ne pas se précipiter… La journée a été particulièrement meurtrière, des dizaines de frappes israéliennes ont pilonné le Sud et la Bekaa, faisant une cinquantaine de morts et plus d’une centaine de blessés. Israël a justifié ses attaques comme une riposte au décès de quatre soldats dans la zone occupée au Sud, à la suite d’une attaque du Hezbollah. Les frappes ont provoqué une nouvelle vague de déplacés, principalement dans la région de Nabatiyeh et du Zahrani. L’escalade a été contenue en milieu d’après-midi, et un nouveau « cessez-le-feu » surprise, négocié par le Qatar et les Etats-Unis, a été annoncé. Un haut responsable américain affirme dans une dépêche publiée par l’AFP qu’il a été « accepté par les deux parties, sous réserve qu’aucune ne soit attaquée par l’autre ». Peu après cette annonce, l’armée israélienne a toutefois indiqué qu’elle maintiendrait sa « zone tampon » au Sud Liban
Samedi 20 juin
Le cessez-le-feu annoncé hier après-midi n’aura pas duré très longtemps.. Nouvelle escalade aujourd’hui : après une nuit agitée et violente, plus de 70 raids israéliens dans le sud, une quarantaine de morts. Dans le village de Qanarit, dans le caza de Saïda, un bombardement a fait 9 morts et 22 blessés, en majorité des femmes et des enfants. Cette zone, considérée comme relativement sûre, abrite de nombreux déplacés, pour lesquels avait été aménagé le centre d’accueil qui a été ciblé. Et puis, en fin de journée, nouvelle « surprise » : l’armée israélienne indique avoir reçu l’ordre de cesser le feu au Liban, selon la chaîne israélienne Channel 12, « après coordination entre les autorités politiques et les Etats-Unis ».
J’appelle Amal pour prendre des nouvelles. Elle est épuisée, ces dernières semaines, son appartement s’est de nouveau rempli de plusieurs membres de la famille. Elle tâche de faire bonne figure mais se plaint de ne plus être chez elle. « Mon beau-frère et sa femme ne se voient qu’en victimes à qui tout est dû » lâche-t-elle. « J’ai essayé de leur faire comprendre que nous étions tous des victimes de la guerre mais ils ne veulent pas entendre, je n’en peux plus ». Je lui propose de venir se reposer chez moi dans le nord, pendant mes vacances de juillet en France. « Oui c’est sur je viendrai ! ». Elle a encore travaillé avec Radio Canada récemment, sur une série de reportages sur les différentes catégories de populations justement touchées par le conflit. L’un d’eux fait un focus sur les domestiques africaines, nombreuses au Liban, abandonnées par leurs employeurs qui ont fui les frappes et livrées à elles-mêmes. Dans les années 2000, nous nous avons travaillé avec Médecins du Monde et une ONG libanaise, l’AJEM, auprès des travailleurs migrants en prison, nombreux, accusés d’être en situation illégale, souvent lâchés par des employeurs mécontents qui avaient gardé leurs papiers. D’autres ONG ont pris le relais, dont l’ONG Amel, citée dans le reportage. https://www.youtube.com/watch?v=COHfd5bgRRc
Dimanche 21 juin
Voilà l’été ! La France est plongée dans la canicule, qui fait les titres de tous les journaux. Ici, au Liban, en fin de matinée, une accalmie semble régner dans le Sud, pour la première fois depuis 110 jours, alors que des discussions tripartites démarrent en Suisse entre les Etats-Unis, l’Iran et le médiateur qatari, portant aussi sur le Liban. « Pas de réouverture du détroit d’Ormuz tant que le cessez-le-feu au Liban se sera pas respecté » a indiqué une source officielle iranienne. « Aucune restriction imposée aux soldats israéliens au Liban pour agir face aux menaces » a affirmé de son côté le ministre de la Défense Israël Katz à Reuters. Les négociations à peine entamées, vers 15h30 heure locale, la presse libanaise annonce que deux frappes de drones israéliens ont visé deux villages des cazas de Nabatiyeh et de Tyr…Où va-t-on?

Sortirez-vous vainqueur de cette guerre? Non, mais ce qui compte c’est que nous survivions. Survivre, c’est cela notre victoire. Et ensuite? Ensuite, une autre époque commencera. M. Darwich.
Des images défilent en boucle à la télévision libanaise et sur les réseaux sociaux : Tsahal dit avoir démantelé ces derniers jours une cinquantaine d’infrastructures militaires du Hezbollah, dont un tunnel « de plus de 200 mètres de long et 25 mètres de profondeur », dans le village de Majdel Zoun, dans le caza de Tyr. Tunnel destiné à stocker des engins explosifs et contenant « des centaines d’armes ». Sur le terrain, un habitant du village interrogé par l’Orient le Jour a affirmé que le village était entièrement rasé, le tunnel le traversant. Israël déclare aussi avoir tué au cours de l’opération une vingtaine de combattants de la milice pro-iranienne.
Lundi 22 juin
Le président Joseph Aoun a échangé aujourd’hui avec les Américains et le médiateur qatari autour de la question du cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël au Liban, ainsi que sur la possibilité de mettre en place un mécanisme pour assurer le respect du cessez-le-feu. Pendant ce temps, le Hezbollah s’enorgueillit du cessez-le-feu obtenu par son protecteur iranien.
Un nouveau terme apparaît dans le jargon néo diplomatique dominé par les fidèles du président Trump, celui de « cellule de déconfliction », peut on lire dans un texte publié conjointement par les médiateurs pakistanais et qataris. Le texte ne donne aucune information précise sur le rôle que jouerait cette cellule, qui regrouperait les Etats-Unis, le Liban et la République islamique d’Iran. Elle serait supposée prévenir toute nouvelle escalade entre le Hezbollah et l’armée israélienne : on reste dans le flou le plus total.
La presse américaine fait aussi état de divergences entre les deux principaux conseillers américains impliqués dans les négociations, et accessoirement tous deux briguant la candidature républicaine aux prochaines présidentielles, JD Vance et Marco Rubio, ce dernier considérant cette cellule comme « un piège iranien » et s’employant à répéter que « le dossier libanais reste bien distinct de celui du Liban ». Mais, réaliste, il précise quand même « qu’il y a un problème iranien par rapport au Liban, celui du financement du Hezbollah ». Ce petit traité de géopolitique pour les nuls pourrait prêter à sourire si tout ça n’était pas aussi dramatique : des négociations dont les principaux artisans ont les mains plongées dans un sac de nœuds qui continuent à s’entremêler, inlassablement…

Mardi 23 juin
Après trois jours de « relative accalmie » en marge des négociations toujours en cours en Suisse, l’armée israélienne a revendiqué aujourd’hui « avoir tiré » sur quatre personnes, selon elle membres du Hezbollah, qui auraient pénétré dans la « zone de sécurité » qu’elle occupe au Sud Liba,n et qui s’étend sur une dizaine de kms en profondeur en territoire libanais. Le responsable de la municipalité de Nabatiyeh el-Faouqa, où l’incident a eu lieu, a de son côté affirmé qu’il s’agissait de civils venus voir leurs maisons. Dans ce même village, un peu plus tard, Tsahal a ouvert le feu sur une équipe de la Défense civile du Comité sanitaire islamique qui tentait de récupérer les corps de victimes d’une précédente frappe. A Hadatha, dans le caza de Bent Jbeil, elle a tiré sur une procession funéraire, positionnant par ailleurs trois chars et un bulldozer à l’entrée du cimetière.
Mercredi 24 juin
Nous avons convié une quarantaine de municipalités du Nord, ainsi que l’Etablissement des Eaux du Liban Nord et une représentante du ministère de l’Eau et de l’Energie, à échanger autour de la gestion de l’eau. Alors que le Code de l’Eau libanais place la gestion de l’eau et de l’assainissement sous la tutelle des Etablissements des Eaux (il y en a quatre au Liban, avec un bureau délégué dans chaque caza), une bonne partie des municipalités échappent à cette tutelle et contrôlent directement les sources d’eau; elles gèrent aussi une partie des réparations, se pensant plus efficaces que les établissements de tutelle, qui ont peu de moyens et sont aussi accusés de détourner une partie des financements dédiés aux investissements.
Au sein du projet dont j’ai la charge, nous avons réalisé une cartographie de l’accès à l’eau et à l’assainissement. Sur ce dernier sujet, c’est encore pire ! La plupart des stations d’épuration construites ces dernières années, souvent via des fonds étrangers, ne fonctionnent pas, faute de moyens pour en assurer leur gestion. Les égouts se déversent un peu partout, c’est catastrophique. Comme pour d’autres sujets, les volontés de réforme sont freinées par la crise économique, la guerre ou les conflits politiques internes. Nous n’avons pour modeste objectif que d’initier un dialogue entre les Offices des Eaux et les municipalités du territoire. Faisant taire mes craintes, la journée se révèle riche en échanges. Les lois récentes autorisent une gestion déléguée aux municipalités, il s’agit de mettre un cadre à ce qui se fait déjà plus ou moins bien, en fonction de la personnalité des élus et de l’argent que met parfois la diaspora pour faire marcher tout ça.
Une consultante libanaise, venue évaluer notre projet, est agréablement surprise « je ne m’attendais pas à voir autant de maires, et vous avez pu les faire dialoguer avec les représentants de l’Etat! ». Je lui explique quand même que c’est une première, et le fruit de deux années de tentatives acharnées de mobilisation…On s’accorde sur un même constat : si l’Etat ne soutient pas ce travail via des investissements conséquents et des moyens humains, la dynamique risque de ne pas se poursuivre, les Libanais sont pragmatiques, ils sont habitués depuis si longtemps à essayer de trouver des solutions pour palier leur Etat défaillant ! Mais bon, cette journée me redonne un peu d’espoir.

Vendredi 26 juin
Après quelques jours de négociations agitées, Israël et le Liban ont signé aujourd’hui un accord-cadre avec les Etats-Unis avec pour objectif affiché d’ouvrir la voie à « une paix et une sécurité durables ». Les deux Etats libanais et israéliens s’engagent « dans un processus réciproque et progressif » devant permettre à l’armée libanaise de rétablir son autorité sur l’ensemble du pays après « avoir désarmé les groupes armés non étatiques » ce qui devra permettre à l’armée israélienne de « se redéployer progressivement en dehors du territoire libanais ».
Des zones pilotes serviront à tester le processus. Pour le dire autrement, et c’est ce que pense une grande partie du peuple libanais, qui n’est pas dupe, tant que le Hezbollah sera armé, l’armée israélienne pourra poursuivre ses attaques et continuer à occuper le territoire libanais ! Bref comment y croire, à cet énième accord ? Le tandem libanais au pouvoir a beau insister à longueur de discours sur l’importance de la souveraineté de l’Etat libanais sur l’ensemble de son territoire, Netanyahou martèle de son côté que les Forces Israéliennes vont rester « jusqu’à nouvel ordre » déployées au Liban Sud et le Hezbollah brandit, quant à lui, la menace d’une guerre civile rappelant que « la position de l’Iran est claire : il ne signera aucun accord avant le retrait israélien ».
L’article 13 de l’accord-cadre engage les deux Etats, « conformément à leur objectif commun d’établir des relations stables et pacifiques, à arrêter tous les actes hostiles ou préjudiciables dans les instances politiques ou juridiques internationales ». Cela va-t-il priver l’Etat libanais de son droit à poursuivre Israël devant les juridictions internationales pour des crimes de guerre et autres violations possibles du droit international ? Le Liban doit-il renoncer à poursuivre son ennemi israélien ? Cette partie du texte, et d’autres certainement, risquent de susciter pas mal de réactions dans les jours à venir…J’imagine le désarroi du Premier ministre, ancien haut magistrat international…Dans un article publié en ligne, le centre libanais d’analyses politiques BADIL va même jusqu’à dire que cet accord, qui n’est pas seulement « diplomatique » mais devrait aussi être l’enjeu d’un débat institutionnel interne, ouvre la voie aux prochaines guerres https://thebadil.com/commentary/signed-not-settled-why-lebanons-deal-with-israel-wont-hold/?utm_source=mailchimp&utm_medium=email&utm_campaign=signed_not_settled.
Dans un autre registre, la rumeur court, notamment dans les milieux chiites, que l’empressement soudain de l’Etat d’Israël à conclure un accord avec le Liban vise à court-circuiter les négociations de paix entre les Etats-Unis et l’Iran, alors que celles-ci doivent encore s’étaler sur plusieurs semaines. Comme dans le passé, le Hezbollah et Amal continuent à miser sur la violence destructrice israélienne pour faire capoter l’accord. Qu’importe si le bilan humain s’alourdit de jour en jour, rien ne presse ! En attendant, ce soir, des dizaines de partisans du Hezbollah défilent dans la banlieue sud de Beyrouth pour protester contre la signature de l’accord-cadre. Plus tard, dans la nuit, les manifestations s’étendront même dans le centre-ville, notamment à proximité du Parlement, et le long de la route de l’aéroport, menacée de blocage.
Samedi 27 juin
Plusieurs raids israéliens aujourd’hui, notamment dans le caza de Nabatiyeh, tandis que le chef du Hezbollah, Naim Kassem, déclare l’accord-cadre signé la veille « nul et non avenu ».
J’appelle Hoda que je ne peux passer voir avant mon départ, je la sens profondément déprimée. Une partie de sa famille envisage de rentrer mais elle ne peut pas s’y résoudre: « ma sœur veut retrouver sa maison, moi j’ai perdu la mienne, Nabatiyeh ça n’est pas vraiment chez moi ». Pour la première fois, elle évoque la possibilité que sa fille parte vivre aux Etats-Unis, auprès de son père. Je lui conseille de l’accompagner quelques semaines, elle me dit que les billets d’avion sont chers, mais je sais qu’elle y songe. Ici, elle n’arrive plus à penser, elle est incapable de projeter quoi que ce soit pour elle-même, et le futur de sa fille passera avant le sien.
Dimanche 28 juin
Comme il l’a promis il y a deux jours, le ministère de l’Intérieur libanais a fait remplacer hier les banderoles de remerciement à l’Iran placardées par le Hezbollah tout au long de la route menant à l’aéroport de Beyrouth, avec le portrait de l’ayatollah Majtaba Khamenei et de son défunt père, par des affiches signées « Le Liban d’abord » et « Le Liban nous rassemble », avec un drapeau libanais sur fond rouge.

Dans un entretien accordé à l’Orient-le-Jour, le chef du Parlement, Nabih Berri, se désolidarise sans surprise du tandem exécutif libanais. A 88 ans, le leader du parti Amal maitrise à la perfection l’ambivalence qui lui a certainement permis de durer aussi longtemps, tout comme son rival druze Walid Joublatt dont il salue d’ailleurs dans l’interview la position qu’il partage : « le Liban ne peut pas vivre avec un tel accord ». Au moins, c’est clair! Et pourtant, après certainement quelques coups de fils rageurs, le ton s’apaise en fin de journée. Dans une déclaration commune, le Premier ministre Nawaf Salam et Nabih Berri rejettent « toute forme de discorde ». Le vice-président du bureau politique du Hezbollah, Mahmoud Comati, va même jusqu’à dire que l’accord « ne méritait pas » une mobilisation dans la rue des partisans de son mouvement ! Jetez de l’huile sur le feu, passez un coup de canon à eau, et si besoin soufflez un peu sur les braises…
Amal m’appelle: « j’ai une mauvaise nouvelle ». Elle m’annonce la mort de Jacques, notre ancien chauffeur MDM de Khiam, je suis au courant depuis un bon moment par Rola et j’ai complètement oublié de lui en parler…. Nous avions toutes les deux beaucoup de sympathie pour Jacques, toujours discret, volontiers malicieux, forcément un peu mystérieux. Je l’avais revu en 2023, lors d’un bref retour à Khiam, avant tout ça. Je crois que nous étions contents tous les deux de ces retrouvailles. Amal m’apprend que Jacques était engagé au sein des forces communistes résistantes dans les années 1980, avant de rejoindre le Hezbollah, quel grand écart « tu sais, ce qu’il voulait, c’est avant tout défendre son pays, il n’était pas du tout dans un discours idéologique ». C’est vrai, ne jamais faire de généralités. Le beau-père d’Amal est rentré chez lui, son fils lui a installé un générateur et a ramené de grosses quantités d’eau potable lui permettant de tenir un peu, le temps de voir ! Amal semble plus épuisée que jamais, l’année scolaire vient de se terminer, elle travaille comme conseillère pédagogique dans des écoles et va pouvoir souffler un peu, mais elle est préoccupée par les études de sa fille ainée, qui a terminé son secondaire sans avoir passé le bac, annulé cette année. Elle envisage de devenir architecte. Elle avait postulé pour plusieurs universités en France, aucune ne l’a accepté, et elle attend maintenant une réponse d’une université libanaise. « J’espère surtout que ça ne nous coutera pas trop cher, et en même temps je veux qu’elle ait toutes ses chances pour la suite » dit mon amie qui a pu, grâce au sacrifice de ses parents, aller passer un doctorat en France, il y a 25 ans.
Mardi 30 juin
Arrivée en France pour des congés tant attendus, entre deux épisodes caniculaires et en pleine Coupe du Monde de Football: bienvenue dans une autre réalité !
Juillet 2026
Mercredi 1er juillet
La chaine 11 israélienne annonce [déjà] un report du retrait de l’armée israélienne des deux zones pilotes du Sud Liban prévues par l’accord-cadre signé la semaine dernière. Jusqu’à ce qu’ « un arrangement soit trouvé sur un mécanisme de supervision conjoint pour les armées israélienne et libanaise ». Ce mécanisme remplace celui qui était prévu lors de la signature du cessez-le-feu du 27 novembre 2024. Vu comment ce précédent cessez-le-feu a échoué, cela n’augure rien de bon !
Selon le ministère de la Santé, le bilan des attaques israéliennes au Liban, s’élève depuis le 2 mars à 4 297 morts et 12 196 blessés.
Vendredi 3 juillet
Pour la seconde fois, un franco-libanais vient de porter plainte à Paris pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, après le décès de quatre membres de sa famille lors d’une frappe israélienne à Tyr, en avril dernier. Alors que le récent accord-cadre signé à Washington pourrait être considéré comme une façon d’empêcher les parties prenantes de saisir les juridictions internationales compétentes, il ne faut pas décréter trop vite la mort du droit ! « Le seul recours aujourd’hui disponible contre les agissements d’Israël dans la conduite de sa guerre au Liban est le droit national des pays occidentaux » écrit Christophe Ayad dans Le Monde. La France a la possibilité de juger les crimes internationaux commis à l’étranger, sous certaines conditions et en vertu du principe de compétence universelle. Quel joli mot que celui « d’universel » à l’heure où il n’est presque plus jamais employé ! Ne jamais renoncer. Encore moins nous, citoyens occidentaux résidant dans des Etats de droit, plus que jamais porteurs de valeurs durement défendues qu’il serait insupportable de voir s’effondrer sous nos yeux sans même essayer de les défendre. Pour nos frères, pour nos enfants, pour l’avenir d’une humanité mise à mal !
Dimanche 5 juillet
Long message désespéré, et désespérant, de mon ami Jamal depuis Gaza, que je retranscris tel quel

« La guerre est-elle vraiment terminée ? La réponse est non ! La guerre ne se mesure pas uniquement au bruit des avions, de l’artillerie, des explosions et des bâtiments qui s’effondrent. Elle se mesure aussi à la lutte quotidienne pour la survie.
« À Gaza, la population mène chaque jour une autre forme de guerre: celle des points de passage fermés, de l’aide restreinte, des marchandises limitées, des prix exorbitants, de la faim, de la maladie, du déplacement, du chômage et de l’exploitation du désespoir. La survie elle-même est devenue un défi quotidien.
Comment une famille peut-elle se nourrir lorsque le prix d’un poulet vivant atteint 100 dollars ?
Comment une personne malade peut-elle être soignée lorsque les médicaments ne sont pas disponibles ou sont vendus à des prix inimaginables ?
Comment peut-on se déplacer d’une région à une autre alors qu’un transport sur seulement 15 kilomètres peut coûter 15 dollars par personne, même avec une charrette tirée par des animaux ?
Comment une famille peut-elle reconstruire quelque chose alors qu’un sac de ciment peut coûter 600 dollars ?
Comment la vie peut-elle continuer alors que même l’électricité, le carburant, les lunettes, les pneus et les produits de première nécessité sont devenus des luxes ?
Voici quelques-uns des prix actuellement pratiqués à Gaza :
▪️ 1 kg de veau : 140 $
▪️ 1 litre d’huile moteur : 1 000 $
▪️ 1 litre d’essence : 65 $
▪️ Un pneu de voiture : 2 000 $
▪️ Un poulet vivant : 100 $
▪️ Un sac de ciment : 600 $
▪️ 1 kg de poisson de qualité moyenne : 15 $
▪️ Trajet d’environ 15 km (par exemple de Gaza à Deir al-Balah) en charrette à traction animale : 15 $ par personne
▪️ Lunettes de vue : 200 $
▪️ 1 kWh d’électricité : 15 $
▪️ Médicaments : extrêmement chers, souvent vendus à plusieurs fois leur prix habituel, lorsqu’on parvient à en trouver.
Il en va de même pour presque tous les besoins fondamentaux. Les prix varient d’une heure à l’autre, voire d’une minute à l’autre.
Mais le drame ne se limite pas aux prix. Le drame, c’est que la plupart des gens n’ont même pas d’argent liquide. Beaucoup n’ont accès ni aux applications bancaires ni aux services financiers. Les opportunités d’emploi sont devenues quasi inexistantes, et les rares postes disponibles sont souvent réservés à un cercle restreint, hors de portée de la majorité des familles dans le besoin.
Ainsi, lorsque l’on demande : « La guerre est-elle finie ? », la réponse dépend de ce que l’on entend par « guerre ».
Si la guerre ne signifie que des frappes aériennes, alors peut-être que le son est devenu parfois plus faible.
Mais si la guerre signifie faim, peur, maladie, pauvreté, humiliation, points de passage fermés, nourriture inabordable, médicaments indisponibles et lutte quotidienne pour la dignité, alors la guerre n’est pas terminée.
À Gaza, la souffrance n’est pas seulement un gros titre de l’actualité.
C’est le prix du pain.
C’est le coût des médicaments.
C’est la route entre Gaza et Deir al-Balah.
C’est le portefeuille vide.
C’est le parent épuisé.
C’est l’enfant qui attend de la nourriture.
C’est la famille qui essaie de survivre un jour de plus.
La guerre ne prend pas vraiment fin lorsque les avions arrêtent de voler.
La guerre prend fin lorsque les gens peuvent vivre dignement, manger sans crainte, se déplacer en toute sécurité, trouver des médicaments, gagner leur vie et recouvrer leur droit fondamental à la vie.
Les développements récents indiquent que le chef par intérim du Comité de suivi du gouvernement et le chef du Comité d’urgence du gouvernement à Gaza ont officiellement présenté leur démission, apparemment pour faciliter une transition administrative. Dans le même temps, plusieurs déclarations politiques et reportages dans les médias suggèrent que Gaza pourrait rester divisée en différentes zones de contrôle et d’administration. De nombreux détails restent flous et nécessitent une vérification minutieuse [des informations].
Enfin, l’absence d’horizon politique clair laisse envisager la prolongation de cette situation, laissant les civils pris au piège entre incertitude politique, insécurité et souffrances humanitaires quotidiennes. Je partage ces éléments avec vous car votre travail dans les domaines des droits de l’homme et de l’aide humanitaire est d’une importance capitale. Gaza a un besoin urgent d’une attention internationale soutenue, d’une surveillance indépendante, d’un accès humanitaire et d’efforts sérieux pour protéger les civils et rétablir les conditions de vie élémentaires ».
Fin du message de Jamal…
Lundi 6 juillet
Hier, dans une émission télévisée, Netanyahou a affirmé que « certains villages chrétiens du Sud Liban avaient demandé à être annexés à Israël » par crainte du Hezbollah. Bluff ? Propagande ? Les deux surement. Il y a des antécédents de « collaboration » entre certaines communautés chrétiennes du Liban Sud et Israël, c’est un pan de l’histoire libanaise très compliqué…. La réaction n’a pas tardé: dans un communiqué publié aujourd’hui, 15 localités à majorité chrétienne de la région, également habitées par des minorités sunnites et druzes, démentent formellement « nous rejetons toute tentative de déformer nos positions ou d’exploiter nos souffrances au service d’agendas qui nous sont étrangers, nous demeurons attachés à l’Etat libanais et à sa légitimité ». Diviser pour mieux régner…
Pendant la nuit et ce matin, l’armée israélienne a procédé a dynamité plusieurs localités, notamment à Houla (caza de Marjeyoun), à Kfartebnit (caza de Nabatiyé) et à Haddatha (caza de Bint Jbeil). Une frappe sur un véhicule dans le village de Nabatiyeh el Faouqa tue trois femmes, une directrice d’école maternelle sa mère et son employée de maison. Aucun homme n’était à bord. L’occasion pour Gebran Bassil, gendre de l’ancien président Michel Aoun et chef du parti chrétien Courant Patriotique Libre, longtemps allié du Hezbollah, de dénoncer sur X « l’impuissance des autorités face à un accord qui expose le Liban et donne à Israël une couverture pour l’occupation [d’une partie du pays]». De son côté, l’armée israélienne justifie dans un communiqué avoir frappé des individus « qui s’approchaient de la zone de sécurité » qu’elle a unilatéralement érigée.

Mardi 7 juillet
De nouveaux pourparlers directs entre le Liban et Israël sont annoncés pour mi-juillet, à Rome. Ce sera la sixième salve de discussions depuis le printemps. Pendant ce temps, au sommet de l’OTAN qui a lieu en Turquie, Donald Trump s’affiche bras dessus, bras dessous avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, certainement au grand dam de Netanyahou, son rival régional. Il déclame dès son arrivée « j’ai été très déçu par l’OTAN [lors de la guerre qu’il a lancé en Iran] et, franchement, si le sommet n’avait pas eu lieu en Turquie, je n’y serais peut-être pas allé »… La Turquie est pour le président américain un partenaire influent à qui il compte bien déléguer la gestion de certains dossiers sensibles dans la région. C’est aussi un pays qui investie massivement dans le secteur de la défense, les Etats-Unis espèrent y développer la vente d’armes, tout comme d’autres pays de l’Alliance Atlantique. De son côté, Erdogan a surement préparé de quoi monnayer son appui sécuritaire aux Européens, toujours très ambivalents au sujet de la Turquie. Cynisme, quand tu nous tiens…