Liban 2024-2026

Liban 2024-2026

Sur cette page, mon journal depuis début mars 2026, après un préambule un peu long mais qui m’a paru nécessaire pour expliquer ce qui me lie au Liban.

25 ans déjà…

La première fois que j’ai mis les pieds au Liban, c’était il y a 25 ans. Jeune humanitaire, j’étais heureuse que Médecins du Monde m’y envoie pour encadrer un projet d’accès aux soins à Khiam, dans le sud du pays. Je découvrais le Proche-Orient, beaucoup fantasmé, mais surtout je découvrais le pays et son histoire complexe. En 2001, le retrait israélien du Sud Liban, qui avait eu lieu quelques mois auparavant, marquait la fin de 22 ans de présence militaire dans la région. Cet évènement modifiait l’équilibre des forces dans le pays, renforçant la légitimité du Hezbollah en tant que « faction de résistance » tout en laissant la porte ouverte aux tensions qui ont persisté jusqu’à aujourd’hui. J’ai petit à petit réalisé que cette région du Sud Liban avait vécu un isolement relatif vis-à-vis du reste du pays, s’enfonçant dans une guérilla, d’abord menée par la « résistance communiste » puis par les miliciens des mouvements Amal et Hezbollah, contre l’armée israélienne. Cette dernière y maintenait ses troupes, aux côtés des forces supplétives de l’Armée du Liban Sud, une milice chrétienne maronite.

Lorsque je disais à mes amis beyrouthins que je vivais à Khiam, certains s’étonnaient que je puisse travailler là-bas, n’y ayant pas mis les pieds depuis fort longtemps, dans le meilleur des cas. D’autres me pressaient de questions sur la façon dont vivaient les habitants, sur ce qu’ils pensaient, sur ce que je pensais d’eux.. Les récits des gens du sud étaient différents de ceux que j’entendais ailleurs, j’avais le sentiment que les uns et les autres n’avaient pas vécu la même histoire, et qu’ils se connaissaient mal.

Par la suite, je suis souvent retournée au Liban, j’y ai ouvert d’autres projets pour Médecins du Monde, j’y suis aussi revenue retrouver des amis.

J’étais là lorsque le premier Ministre Rafic Hariri est mort dans un attentat à la voiture piégée en février 2005, évènement qui a précipité le départ des troupes syriennes, quinze années après la fin de la guerre civile .

Je m’occupais depuis Paris des projets de Médecins du Monde au Proche-Orient lors du conflit éclair de l’été 2006 qui a opposé, encore une fois, le Hezbollah aux troupes israéliennes. Nous avons déployé des cliniques mobiles dans la région sud, ravagée par les bombardements.

J’étais de passage encore lors des tensions qui ont opposé, au printemps 2008, la milice du Hezbollah à la coalition du « 14 mars », unie par son opposition antisyrienne.

J’ai séjourné plusieurs fois au Liban dans les années 2010, aux moments forts de la « crise syrienne » qui a conduit au Liban des centaines de milliers de réfugiés syriens fuyant la guerre, dans un pays marqué par une succession de crises économiques et sociales.

J’ai atterri à Beyrouth le lendemain de l’explosion du port, en août 2020, choquée comme tout le monde par l’ampleur des dégâts humains et matériels, frappée aussi par l’immense mobilisation de la société civile, qui se dépensait sans compter pour nettoyer les décombres et venir en aide aux habitants des quartiers les plus touchés par l’explosion.

Et puis, après trois années « d’abstinence » je suis revenue en 2023, à plusieurs reprises, l’occasion de travailler quelques articles sur l’impact de la crise économique déclenchée en 2019 par l’effondrement du système bancaire.  J’avais momentanément quitté le milieu des ONG pour m’essayer, à l’aube de la cinquantaine, au journalisme… Vous pouvez les lire sur la page « Liban 2023 ». J’avais l’envie très forte, surtout, de revenir dans la région un peu durablement. J’ai sauté sur l’annonce d’une petite ONG qui cherchait quelqu’un pour piloter un projet de développement local dans le nord du Liban : le projet m’emballait, je n’en avais pas terminé avec le pays des Cèdres.

M’y voilà donc de nouveau, j’y vis et j’y travaille depuis plus de deux ans maintenant, quelque part dans le nord.

2024-2026: une guerre qui n’est pas nommée

Le 7 octobre 2023 a réactivé les affrontements, qui n’ont jamais vraiment cessé, entre la milice du Hezbollah et l’armée israélienne. Tant qu’ils sont restés circonscrits au sud et, dans une moindre mesure, à une partie de la vallée de la Bekaa, c’était « un autre monde », une  réalité masquée par le déni ou le vœu qu’ils ne s’étendent pas ailleurs. J’ai toujours senti la surprise lorsque je disais à mes proches que le Liban était encore un pays en guerre.

Courant 2024, cette réalité a pris une autre tournure. L’été avait été mouvementé, marqué par une surenchère de frappes et puis, après une accalmie,  des milliers de « pagers » utilisés par des membres du Hezbollah explosaient en même temps un peu partout dans le pays, faisant 12 morts et 2800 blessés. Nouvelle escalade, les frappes se sont étendues sur tout le territoire Libanais, dans la banlieue sud de Beyrouth, dans le Chouf, dans le Kesrouan, jusqu’à la région de Jbeil. Une grande partie de la population libanaise, jusque-là à l’écart du conflit, ne pouvait plus l’ignorer. Impossible, la guerre était partout. Quelques jours plus tard, le Hezbollah a confirmé la mort de son très populaire leader, Hassan Nasrallah. Pendant plusieurs semaines, les combats ont fait rage, plus d’un million d’habitants du Sud et de la Bekaa ont été obligés de fuir, soit un habitant sur six dans ce petit pays qui en compte près de 6 millions. Comme j’avais pu le constater déjà, la population civile s’organisait, alors que l’Etat peinait à organiser l’assistance aux déplacés.

Et puis, le 27 novembre 2024, un accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah est entré en vigueur. Violé dès le lendemain par l’armée israélienne, qui continuait ses frappes dans la région sud, il n’a pas empêché pourtant des centaines de milliers de personnes d’y retourner, en quelques heures, en quelques jours…La vie reprenait ses droits, les Libanais se remettaient à espérer, c’était bien normal. Ce qui ne l’était toujours pas, c’était l’impunité d’une armée toute puissante à bafouer la souveraineté d’un pays et les règles du droit international. Et puis, en face, la présence depuis plus de quatre décennies, d’une milice armée bien plus forte et bien mieux organisée que l’armée régulière Libanaise.

En janvier 2025, Joseph Aoun, chef de l’armée, adoubé par la communauté internationale, est élu à la présidence de la République par le Parlement Libanais. Il prenait la tête d’un pays meurtri, appauvri par des années de crise économique, sociale et financière, et profondément divisé malgré le consensus apparent. Sa désignation « ouvrait la voie des réformes, de la restauration de la souveraineté et de la prospérité du Liban » s’était empressé de commenter Emmanuel Macron. La présidence était restée vacante depuis octobre 2022, les blocs politiques étant dans l’incapacité de s’entendre sur un candidat. Lors de sa prise de pouvoir, Joseph Aoun prononça un discours très ambitieux qui allait de la défense du monopole des armes par l’Etat- sous-entendu le désarmement du Hezbollah- jusqu’au redressement des institutions.

Quelques jours plus tard, Nawaf Salam, qui présidait la Cour Internationale de Justice, héritier d’une grande famille politique beyrouthine, était désigné premier Ministre. Sa nomination au Sérail, siège du gouvernement Libanais, était accueillie avec enthousiasme par la société civile libanaise. Cinq ans plus tôt, lors d’un mouvement de contestation nommé « thaoura », qui avait jeté dans les rues des dizaines de milliers de personnes, elle appelait à la refondation du pays. La mobilisation s’était vite étiolée mais pour beaucoup de Libanais, épuisés par tant de crises, c’était peut-être la bonne personne, enfin. L’espoir renait.

Mais comment faire des miracles alors que les réserves du pays étaient à sec, que les communautés restaient fortement attachées à un système politico confessionnel basé sur quelques leaders populistes et corrompus, et que les Forces Armées Libanaises étaient structurellement incapables de défendre la souveraineté de leur pays ? La population s’impatientait, tout comme les grandes puissances étrangères qui ne cessaient de mettre la pression. Les dirigeants Libanais multipliaient les engagements à désarmer le Hezbollah « à leur rythme », sans trop souffler sur les braises pour ne pas raviver de possibles tensions internes, alors que le traumatisme de la guerre civile est encore bien présent, mais également sans bénéficier de moyens suffisants.

En face, les frappes israéliennes n’avaient jamais vraiment cessé, face à un Hezbollah qui faisait mine d’être affaibli et répétait à l’envie qu’il était le seul à respecter les règles du jeu. Entre deux périodes d’accalmie, il y a bien eu quelques alertes, comme en juin 2025, lorsqu’Israël a déclenché une attaque surprise contre l’Iran, l’opération « Réveil du Lion ». L’opération visait des sites clés du programme nucléaire iranien ainsi que des infrastructures énergétiques. L’Iran a riposté quelques heures plus tard, avec l’opération « Promesse honnête 3 » et attaqué le territoire israélien par des frappes de drones et de missiles. Nous les avons vu passer dans le ciel libanais: des longs tracés longilignes ou encore quelques éclats lumineux, reliquats de missiles rejetés par le Dôme de fer israélien.  Les combats ont duré 12 jours, provoquant la mort de plus d’un milliers d’Iraniens et faisant plus de 4 000 blessés.

Au Liban, la vie continuait mais dans le sud et, dans une moindre mesure dans la Bekaa, les frappes israéliennes se poursuivaient. Le 22 novembre 2025, alors que le Liban fêtait les 82 ans de son indépendance, le président Aoun s’est adressé à la nation depuis son sud natal. Il a réaffirmé sa volonté de rétablir le monopole de l’Etat alors que les frappes s’intensifiaient. Quelques jours auparavant, 13 adolescents Palestiniens qui jouaient au football aveint été tués dans le camp de Aïn al-Heloué, à Saïda, le plus grand camp de réfugiés Palestiniens au Liban. Dans un communiqué, le porte-parole de Tsahal a soutenu que seul le Hamas était ciblé et que « les mesures nécessaires pour éviter tout dommage aux civils avaient été prises ». Ca allait mal.  Le pays s’apprêtait à recevoir le pape, la visite s’accompagnerait probablement d’une forme de trêve, mais ensuite?

Après des fêtes de fin d’années passées en France, j’ai retrouvé en janvier 2026 un pays plongé dans la dépression. Les Libanais étaient épuisés, le gouvernement peinait à boucler le nouveau budget alors que les fonctionnaires grondaient leur colère d’être aussi mal payés depuis que la crise économique de 2019 avait fait chuter leurs salaires. A l’approche des élections législatives, annoncées au mois de mai, les promesses électorales allaient bon train. L’Etat, comme toujours, était seul responsable de l’incurie qui régnait dans le pays, les infrastructures endommagées, les pénuries d’énergie, les réformes non engagées ! L’inflation pointait de nouveau son nez. C’en était trop, ne manquait plus qu’un nouveau conflit !

Mars 2026

Dimanche 1er mars

Hier matin, une série de frappes israéliennes et américaines sur l’Iran ont déclenché une nouvelle crise dont on peut supposer qu’elle sera longue, sanglante, et qu’elle provoquera une bascule pour l’instant imprévisible, dans la région et même plus largement. Ces frappes étaient annoncées. Depuis des semaines, les menaces américaines ne laissaient pas envisager autre chose, malgré les « négociations » entamées cette semaine à Genève visant à un compromis au sujet du programme nucléaire iranien.  A Beyrouth, l’ambassade américaine a fait évacuer son personnel « non essentiel » je me rappelle l’avoir pris à la légère lors d’une discussion avec des amies françaises « bah ça se passe toujours comme ça, ces évacuations préventives, ça ne veut rien dire ».

En riposte, les missiles iraniens ont visé les bases américaines de plusieurs pays du Golfe ainsi qu’Israël, et les frappes continuent aujourd’hui. Ici, le Hezbollah n’a pas bronché mais il s‘est exprimé ce matin alors qu’était confirmée la mort du « guide suprême » iranien, Ali Khamenei. « Quel que soient les sacrifices, nous ne quitterons pas le champ de l’honneur, de la résistance et de la confrontation avec la tyrannie américaine et le crime sioniste pour défendre notre terre, notre dignité et nos choix indépendants », a conclu Naïm Kassem, secrétaire général du mouvement, lors d’un discours public. Des milliers de sympathisants chiites ont défilé cet après-midi dans la banlieue sud de Beyrouth en hommage à l’ayatollah…

Les Libanais retiennent leur souffle, les rues de Beyrouth, en général moins remplies le dimanche, semblent encore plus vides que d’habitude. Hier, les gens se sont rués sur les stations-services et dans les supermarchés, vieux réflexes maintes fois éprouvés depuis la guerre civile : toujours se préparer au pire, cette fois-ci, ce pourrait être la fermeture du détroit d’Ormuz par les Iraniens et des difficultés d’approvisionnement en hydrocarbures un peu partout. Ballade sur la corniche avec une amie : « je suis sonnée, je ne comprends rien, on est d’accord que ces attaques se font au mépris du droit international ? » me demande-t-elle.

Lundi 2 mars

Je suis encore à Beyrouth, à l’hôtel. Courte nuit, pas réussi à me coucher tôt, un peu fébrile, et réveil en sursaut à 3 h par le bruit sourd et puissant de bombes. A moitié endormie, je compte une dizaine de détonations il y en a surement davantage. Le cœur palpite un peu, je me raisonne « c’est reparti dans la banlieue sud, rien à craindre ici ». A peine rendormie, je me réveille en entendant le va et vient dans les couloirs de l’hôtel, en moins d’une heure l’ensemble des chambres vacantes sont occupées. Je me rendors en rêvant qu’une explosion vient de frapper l’hôtel et qu’on doit tous évacuer…

Au matin, les nouvelles ne sont pas bonnes ; après que le Hezbollah ait lancé quelques roquettes en direction de Haïfa, « une opération anecdotique » indiquent plusieurs radios françaises, la riposte ne s’est pas faite attendre, et des dizaines de frappes, dans le sud surtout mais aussi dans la Bekaa et puis ici, à Beyrouth. L’armée israélienne annonce avoir visé des hauts responsables du Hezbollah. « Naïm Kassem est la cible à abattre, il va finir au fond de l’enfer, comme Khamenei » menace Israel Katz, le ministre de la Défense, en adoptant un langage trumpien dénué de nuance… De son côté, le ministère de la Santé Libanais publie un bilan provisoire s’élevant à 31 morts et à 149 blessés. De nouvelles explosions ont été entendues aussi dans plusieurs pays du Golfe.

J’ai un RDV à Beyrouth dans l’après-midi, j’essaie de travailler un peu mais le bruit des drones israéliens, réapparus dans le ciel de la capitale, me distrait un peu… Vers 11h je décide de rendre la chambre et je vais m’installer au café en bas de l’hôtel. L’intérieur est plein, tout un groupe de retraités joyeux venu fêter l’anniversaire d’un des leurs, comme si rien ne s’était passé, comme si tout allait bien. Ils en ont vu d’autres ! Je regarde les nouvelles : le gouvernement Libanais vient d’annoncer « l’interdiction totale de toute activité militaire du Hezbollah ».  Concrètement, comment va-t-il s’y prendre ? Le Conseil des ministres se dit aussi prêt à reprendre des négociations avec Israël. Trop tard, personne n’y croit, Benyamin Netanyahou est déterminé à en découdre coûte que coûte. Dans la soirée, alors que je suis rentrée chez moi, dans le nord, je lis que plusieurs frappes ont ciblé la banlieue sud de la capitale durant l’après-midi. J’appelle une amie pour voir si tout va bien « en 2024, on entendait très peu le bruit des frappes, mais là c’est bizarre, c’est très clair et très fort ». Je me suis fait la même réflexion cette nuit. Hypervigilance des premiers jours ? Va-t-on finir par moins les entendre ? Ce soir, la presse libanaise évoque 29 000 déplacés hébergés dans les premiers centres d’accueil juste ouverts, ils sont surement bien plus nombreux, à avoir loué des chambres d’hôtel, à s’être fait héberger chez des proches ou encore à veiller, épuisés, dans leur voiture remplie à la hâte. Le bilan de la journée s’élève à au moins 52 morts et 154 blessés.

Mardi 3 mars

Aller-retour express sur Beyrouth aujourd’hui pour tenir la réunion d’hier finalement reportée. Sur la route, discussion avec mes collègues sur la situation. L’une évoque les consignes données par le parti chrétien des Forces Libanaises auprès des municipalités du caza- équivalent d’un département- de Bcharré, dans lequel nous travaillons  pour « contrôler » l’arrivée des déplacés: « le Hezbollah n’aurait pas dû provoquer, et puis ce sont tous des cibles potentielles des frappes israéliennes« … Je jette un oeil aux réseaux sociaux, les consignes dictées aux habitants sont relativement précises : tout nouveau contrat de location doit être signalé à l’avance à la municipalité, avec copie des pièces d’identité des résidents, le niveau de vie des locataires doit être aussi précisé et, enfin, la police municipale a le droit d’inspecter le logement des nouveaux résidents pour s’assurer « que tout le monde est en bonne santé et qu’il n’y a pas de problèmes identifiés avec l’environnement résidentiel ». Tout cela pour garantir aux citoyens la sécurité et la tranquillité de tous. Les déclarations s’accompagnent d’une référence « aux lois applicables » je comprends mal la traduction en ligne, mais tout cela est-il bien légal ? J’essaie de rester calme, de ne pas juger trop vite, mais que va-t-il se passer si les régions à l’abri du conflit refusent de recevoir les déplacés ? Ils vont probablement se concentrer sur Beyrouth et sur Saïda, porte d’entrée de la région sud. J’imagine déjà- comme à l’automne 2024- les voitures stationnant partout chargées de matelas et de vêtements, les tentes plantées à la hâte sur la corniche ou dans les halls d’immeubles, les tensions avec les riverains…

J’ai envoyé il y a quelques minutes un message à H. une ancienne collège de Khiam. Fin 2023, après que sa maison ait été détruite, elle s’est installée à Nabatiyeh, une des grandes villes de la région sud, très endommagée déjà par les précédentes phases de frappes. H. est partie précipitamment de Nabatiyeh dans la nuit de dimanche à lundi, elle s’est réfugiée chez un oncle, dans un village du nord, pas très loin de là où je vis. Je lui demande de quoi elle a besoin. « Des couvertures, des coussins, un pyjama pour ma fille et pour moi, nous sommes parties très vite » m’explique-t-elle au téléphone. « C’est le Liban… » me dit-elle résignée, je sens des sanglots dans sa voix…

Ce soir, le gouvernement estime qu’il y a 58 000 déplacés depuis deux jours, chiffre probablement sous-évalué. Certains affirment vouloir rester cette fois-ci, mais pourront-ils tenir après quelques jours de frappes violentes et répétées ? Aujourd’hui le Hezbollah a revendiqué quelques frappes, visant pour  l’essentiel des chars israéliens positionnés dans les villages Libanais limitrophes à la frontière. Lors d’une visite à la base aérienne de Palmachim, en fin d’après-midi, Netanyahou déclare « nous allons riposter avec une force encore plus grande au Liban ». On n’en doute pas. Hier, l’enfer était promis au régime iranien, aujourd’hui ce sont les Gardiens de la Révolution qui renvoient la promesse aux Etats-Unis et à Israël. Pour l’instant, ce sont les civils qui vivent l’enfer, un peu partout dans la région !

Mercredi 4 mars

Aujourd’hui je suis dans le caza de Zgharta, dominé par le parti Marada, un des mouvements ayant rejoint l’alliance d’opposition aux côtés du Hezbollah, après les élections législatives de 2005.  A l’automne 2024, le caza a accueilli près de 25 000 déplacés et mis en place en quelques jours une cellule locale d’accueil relativement efficace. Cette fois-ci, les leaders du coin hésitent encore. Une partie de la population, comme ailleurs, s’élève contre la reprise des combats par la milice du Hezbollah. « Officiellement on attend de savoir comment les choses s’organisent sur le plan national » me dit une collègue. En début de semaine, le ministère des Affaires Sociales a annoncé qu’il piloterait l’aide d’urgence mais comment va-t-il faire concrètement pour s’appuyer sur ses bureaux locaux, peu actifs et sans moyens humains ? J’apprends que quelques familles déplacées aisées continuent à louer depuis 2024 des appartements dans la région, au cas où, ce qui leur a permis de revenir très vite. En tous cas, à ce stade, les politiques jouent la prudence même si les postures sont moins décomplexées que dans le caza voisin.

Vendredi 6 mars

De nouveau à Zgharta. Les déplacés commencent à affluer, quatre écoles publiques ont été aménagées pour accueillir 600 personnes, « ça n’est pas suffisant ! » tranche une collègue. Les Marada ont finalement rouvert le hall qui leur servait à stocker, lors de la crise précédente, les dons de nourriture et de produits de première nécessité.

J’appelle Z. qui travaille pour une des plus grosses ONG libanaises actuelles, Amel. Une majorité des structures de l’association sont dans le sud et la Bekaa, « plus de 60% de notre personnel a dû partir, nous essayons de les prendre en charge, eux et leur famille ». Elle me confirme que c’est le ministère des Affaires Sociales qui va coordonner l’aide d’urgence, aux côté de la cellule de crise rattachée au premier Ministre. Le problème, c’est l’argent. A ce stade, il y a très peu de promesses d’engagement financier de la part des bailleurs de fond, alors que l’ONG Norwegian Refugee Council publie ce jour un communiqué estimant qu’il y a déjà plus de 300 000 déplacés dans le pays, bien au-delà des chiffres officiels. Ce sont les ONG Libanaises, aidées par leurs consœurs étrangères, qui prennent la situation en charge, ce que me confirme mon amie A. qui vit à Saïda.

Ma mauvaise humeur matinale ne fait que monter. Nous avons plusieurs réunions de travail avec nos partenaires français sur différents sujets. Sensation de décalage, en écoutant les discours de l’autre côté de l’écran « nous devons tenir le timing prévu », « nous devons impérativement continuer à encourager la création d’un collectif d’agriculteurs », « nous avons peu de temps pour lancer cet appel d’offres » alors que nous ne savons pas ce qu’il va se passer demain. Remarque de ma jeune collègue, elle aussi en colère « mais à quoi ils servent enfin ? ».

Sur le chemin du retour je passe faire un demi plein, que je paie deux fois plus cher que d’habitude ! Je regarde les nouvelles, je vois qu’une frappe sur Saïda a visé un appartement résidentiel, tuant 5 personnes. J’appelle mon amie A., qui vit à quelques kms à l’est de la ville. « On a 10 personnes de plus à la maison » me  confie-t-elle d’une petite voix, évoquant plusieurs membres de la famille de son mari, originaire d’un village du sud. A l’automne 2024, la situation avait duré quelques semaines, c’était difficile pour A. qui devait gérer, en plus de son travail et de ses deux filles, une maisonnées remplie de personnes déprimées, peu autonomes et peu aidantes sur les tâches ménagères. « Cette fois-ci ça risque de durer un peu plus ». Je ne sais pas quoi dire pour la réconforter.

Bilan provisoire de la journée : une position de la FINUL a été touchée près de Bint Jbeil et plusieurs soldats ghanéens blessés, aucune excuse officielle d’Israël ; des dizaines de frappes se sont enchainées au sud, dans la Bekaa et dans la banlieue sud de Beyrouth, le bilan officiel s’élève à 217 morts et 798 blessés. Des affrontements ont lieu en ce moment même entre les troupes du Hezbollah et l’armée israélienne à Khiam, près de la frontière. « Israël n’a fixé aucune date de fin à la guerre », indique Eyal Zamir, le chef d’état-major de l’armée en Israël.

Dimanche 8 mars

Depuis hier matin, nette escalade. Un commando israélien a débarqué dans la nuit de vendredi à samedi à Nabi Chit, dans la Bekaa, pour tenter de récupérer, en vain, les restes du corps du pilote israélien Ron Arad, porté disparu au Liban en 1986. Des frappes israéliennes ont tué 41 personnes. Très tôt ce matin, une frappe sur une immeuble résidentiel dans le village de Sir-el Gharbiyé, près de Nabatiyeh, a tué au moins 15 personnes. L’aviation israélienne a pilonné toute la journée la région sud, elle se vante dans un communiqué publié dans l’après-midi avoir tué près de 200 membres du Hezbollah et mené plus de 600 frappes ciblées. Les estimations s’accordent à dire que le Hezbollah compte encore entre 25 000 et 30 000 membres actifs, à ce rythme ça peut durer des mois…Dans la nuit, une frappe a ciblé des membres de la force « Al-Quds des gardiens de la révolution », à l’hôtel Ramada de Raouché, dans le centre de Beyrouth, tuant 4 personnes. Je pense aux amis qui vivent tout près…C’est la deuxième fois cette semaine qu’un hôtel est ciblé.

Hier je suis passée voir mon ex collègue, H., réfugiée avec sa fille de quinze ans chez un oncle dans un caza proche. Elle m’attend devant une jolie maison entourée d’oliviers. J’aperçois sa silhouette voutée en sortant de la voiture, je la trouve vieillie, j’ai un choc, je ne l’ai pas vue depuis 3 ou 4 ans. Je la serre dans mes bras, elle sanglote, je lui caresse les cheveux en lui murmurant qu’elle peut pleurer tout son soul. Sa fillette garde le sourire et me raconte les évènements de ces derniers jours d’un ton presque tranquille, je suis épatée par cette adolescente qui semble déjà si forte. H. m’annonce au détour d’une phrase : « notre maison de Nabatiyeh a été frappée hier, nous n’avons plus rien ». Que dire pour la réconforter ? Elle m’explique qu’elles sont arrivées ici avec 8 autres personnes, tout le monde vit au sous-sol dans un appartement avec deux chambres et une cuisine. Je n’ose pas trop poser de questions, certainement pas évident de cohabiter. « Mon oncle est généreux avec nous, vraiment rien à dire, il fait ce qu’il peut, lui-même avaient deux maisons à Khiam qu’il louait et qui ont été détruites, et il a perdu une grande partie de ses économies en 2019, avec la crise ». Il va bientôt faire nuit, l’air est vif, nous sommes sur la terrasse, H. me dit y passer presque toutes ses journées, pour fuir la promiscuité. Je sens chacun gêné, soucieux de ne pas déranger. Dans la pénombre qui s’installe, l’ambiance est remplie de tristesse. En partant, je laisse un peu d’argent, faisant promettre à H. de me faire signe si elle a besoin de quelque chose. Je m’engage à revenir vite.

Petit texto de soutien à mes amis de Beyrouth. Message de R. : « les rues grouillent de monde à la recherche d’un endroit où dormir : ceux qui en ont le luxe sont à l’hôtel, et les autres, c’est-à-dire la plupart, sont à la rue ! Je ne trouve aucun mot juste pour décrire la situation car c’est un mélange de colère et de tristesse. Sales guerres. ». « Immense bordel » m’indique le message lapidaire de S. C. préfère pour sa part m’envoyer avec une pointe d’humour la définition du stoïcisme qu’elle est allée chercher sur Internet.

Le temps est ensoleillé, froid et sec. Je vais faire une ballade en songeant aux évènements de la semaine et à la façon dont j’ai vécu tout ça. J’ai été invivable avec mes collègues. Je pensais pouvoir mieux gérer la situation, après tout ça n’est pas la première fois. Je suis en colère, je suis accablée, j’ai le cœur serré, parfois encore j’ai le sentiment de vivre dans une sorte de « léthargie », je ne sais pas très bien comment raconter les choses à mes proches qui m’envoient des messages depuis la France. Et puis je me ressaisis, pour moi ça va, je suis dans une région qui n’est pas ciblée, je suis étrangère, je peux partir si je veux.  Mais je vis aussi ici depuis deux ans et, comme les personnes que je côtoie au quotidien, je me demande si ce qu’on ressent n’est pas plus dur parce qu’on sait un peu ce qui nous attend : des semaines voire des mois à être pendus aux informations qui énumèrent, scrupuleusement,  le nombre de frappes, de villages attaqués, de morts et de blessés ; la vie en suspens ; les vols annulés, reprogrammés, reportés ; la crainte que, petit à petit, les provisions ne se tarissent. Et puis, surtout, la peur des frappes, qui peuvent surgir partout, n’importe quand. Ces boucles qui se répètent, encore et encore, minent le moral. Je n’y n’échappe pas.

Bilan à mi-journée : près de 400 personnes tuées depuis le début des frappes, il y a une semaine, dont 83 enfants et 9 secouristes. 1 130 blessés, dont 254 enfants et 274 femmes. 5 hôpitaux mis hors service. Des frappes ciblées ont-ils dit ?

Mardi 10 mars

Ce matin, une collègue revient sur l’accueil des déplacés à Bcharré : « le problème, c’est qu’ils arrivent à minuit, quand il n’y a plus le barrage de police, et on ne sait pas qui ils sont et où ils vont ». je lui fais remarquer qu’il ne doit pas y avoir beaucoup quand même. « Mais si, plus de 200 personnes déjà, et la plupart n’ont pas de numéro d’identité !». Je devrais me réjouir, je suis en sécurité là où je suis, plus que partout ailleurs, mais j’ai plutôt envie de crier.

Aujourd’hui les autorités parlent de 759 000 déplacés depuis le début de la guerre. Je ne suis pas encore retournée à Beyrouth, je n’ai pas non plus regardé les images à la télé, mais j’imagine les rues surpeuplées, les bâtiments vides squattés, les voitures remplies. Le bilan s’élève à « au moins » 570 morts et 1 444 blessés, les frappes intensives se poursuivent dans le sud, le Hezbollah n’a pas lâché les armes, les premiers frets d’aide humanitaire arrivent, le président Aoun indique sur son compte X « essayer de trouver des moyens de mettre fin à l’agression israélienne contre le Liban » On n’en doute pas, mais que peut-il faire ? Hier il s’est déclaré prêt à des négociations directes avec l’Etat hébreu mais, comme on est au Liban, les réactions de la sphère politique sont en demi-teinte. La prudence, toujours, tout est dans les adverbes employés. « Le président de la Chambre [Nabih Berry, chef du mouvement chiite Amal] n’est pas très loin des positions de Joseph Aoun » indique un proche. « Théoriquement nous sommes favorables à la proposition du président mais nous craignons qu’elle demeure sans lendemain » commente un député des Forces Libanaises.  

Samedi 14 mars

Le gouvernement fait état de 826 morts et de 2009 blessés depuis le 2 mars dernier. « Plus d’une centaine d’enfants parmi les victimes » dénonce l’Unicef.  Depuis deux semaines, je me sens vide, je n’arrive plus à me concentrer, je n’arrive plus à penser. Moi, ex-humanitaire, je suis dans un pays en crise, différentes sources estiment qu’il y a déjà plus de 800 000 déplacés, très certainement davantage, et je suis là, à l’abri dans une région plutôt sure, totalement impuissante à agir.

Je viens d’appeler mon amie A., qui travaille de temps en temps comme « fixeuse » pour des journalistes étrangers. Elle est en reportage avec l’équipe d’une chaine de télévision française : tôt ce matin, une frappe à quelques centaines de mètres de chez elle a tué 4 personnes, un jeune couple d’ingénieurs, visiblement proches du groupe Jamaa Islamiya, et leurs deux enfants. « Nous sommes montés dans l’appartement, c’était horrible, il y avait du sang partout, aucun autre appartement n’a été touché » m’explique-t-elle.  L’équipe de tournage s’est aussi rendue dans des villages affiliés aux partis Amal ou Hezbollah : « les chefs politiques locaux ne nous ont pas laissé filmé, m’accusant même d’être une pro-israélienne, là ils ont franchi la ligne rouge » me dit-elle d’un ton rigolard, elle qui est une militante propalestinienne de longue date… . A. héberge toujours chez elle plusieurs membres de la famille de son mari. Certains sont partis pour Beyrouth, laissant la place à une de ses belles-sœurs, dont la fille, atteinte d’une maladie neurodégénérative rare, sort de l’hôpital « elles logent dans une école mais je n’ai pas voulu qu’elles y retournent tout de suite, elle est faible, elle peut attraper un virus, je préfère d’abord qu’elle se rétablisse ».

Coup de fil de N., ancienne collègue du temps de MDM, et amie de longue date, partie depuis deux ans rejoindre ses enfants en Europe. Elle culpabilise de ne pas être ici, auprès des siens. Sa mère vit seule à Beyrouth, une de ses sœurs s’en occupe, elles sont parties se mettre à l’abri du bruit des bombes dans la montagne du Chouf. « Il n’y a pas d’électricité, elles ont fait quelques réserves de mazout pour faire fonctionner le générateur, elles font des provisions, tu vois rien n’a changé depuis la guerre civile! ». Tiraillée entre sa mère, ses sœurs et ses enfants, N. vit cette guerre par procuration, comme des millions de Libanais un peu partout dans le monde, elle qui a grandi à Beyrouth sous les bombes et qui sait de quoi il s’agit !

Message de E., une autre ancienne collègue, psychologue. Elle vit au sud de Beyrouth et elle aussi héberge plusieurs membres de sa famille partis du sud et de la Bekaa « c’est le Liban dans toute sa schizophrénie, d’un côté la vie est normale, de l’autre côté c’est le chaos, espérons que nous nous reverrons un jour ! ». Cette dernière phrase me remue.

Depuis trois jours, la presse alerte sur le fait qu’Israël se prépare à une invasion terrestre d’ampleur, alors que depuis deux ans et demi, les chars israéliens font régulièrement des incursions au-delà de leur frontière nord. Je lisais dans l’excellent magazine en ligne +972 [bloqué aujourd’hui depuis mon ordinateur…] qu’un groupe de colons a franchi il y a quelques jours la frontière, avec des enfants, pour aller planter des arbres du côté de Kfar Kila, près de Khiam.. Selon le média américain Axios, « Israël prévoit d’élargir considérablement son opération terrestre au Liban, avec pour objectif de s’emparer de toute la zone située au sud du fleuve Litani, afin d’y démanteler l’infrastructure militaire du Hezbollah » citant plusieurs responsables américains et israéliens. « Nous allons faire ce que nous avons fait à Gaza » déclare un haut responsable israélien. Effet de répétition. Tragédie annoncée à laquelle nous assisterons, sidérés, éventuellement indignés, en direct et sans tentative internationale d’y mettre fin.

« Le peuple Libanais n’a pas choisi la guerre mais y a été entrainé » a indiqué aujourd’hui Antonio Guterres, à l’issue de sa visite au Liban. C’est à peu près ce que je lis dans bon nombre d’articles de presse. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ça, mais comment l’expliquer ? Comment, dans ce contexte, porter la charge contre les Libanais qui, depuis tant d’années, vivent un peu dans le déni ? Contre un Etat qui a laissé le Hezbollah se développer au sud depuis les années 80, dans une région coupée du reste du pays et délaissée par tous ? Là où je vis, les gens rêvent de faire sécession, interprétant à leur façon les accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile, s’imaginant demain pouvoir vivre dans un Etat fédéral, évidemment organisé en fonction de l’appartenance communautaire de chacun. N’est-ce pas déjà un peu ça, aujourd’hui ? La récente décision de maintenir deux ans de plus le Parlement actuel (alors que des législatives étaient prévues en mai) n’est-elle pas l’occasion de gagner du temps pour reconstituer, au sein des partis politiques, la base électorale ? « Dommage, les routes ne seront pas réparées cette année ! » me dis-je en zigzaguant en voiture entre les trous qui jonchent la route.

Dimanche 15 mars

J’ai proposé à H. et sa fille, et d’aller prendre l’air au bord de la mer. La nièce de H., âgée de 12 ans, se joint à nous aussi. Depuis la semaine dernière, la maison familiale accueille de nouveaux arrivants, désormais il y a 16 personnes, en plus de la famille de l’oncle. Sous la terrasse couverte, la balancelle est pleine de cartons et de sacs, et de nombreuses pairs de chaussures s’étalent au sol. H. me montre des photos de l’appartement familial de Nabatiyeh, la frappe ciblait l’immeuble d’en face : salon sens dessus dessous, fenêtres de la chambre brisées, objets éparpillés un peu partout. Durant la discussion j’entends H. répéter « quand on sera de retour » je l’espère tant mais je me demande ce qui se passera pour elles si elles ne rentrent pas dans le sud…J’interroge H. sur sa situation, elle me dit avoir reçu un peu d’aide financière de la municipalité de Khiam « oui tu sais les gens de Khiam qui vivent un peu partout à l’étranger ont envoyé de l’argent à la municipalité qui elle-même sait où nous sommes ». Elle a reçu aussi un message du ministère des Affaires Sociales qui encourage les déplacés à s’enregistrer, ce qu’elle vient de faire. « J’ai lu ce matin que de l’argent arrivait de France et d’ailleurs, où est cet argent ? » me demande-t-elle. J’essaie de lui expliquer que ça va prendre un peu de temps, elle semble sceptique.

Ce soir, coup de fil de mon ami C. qui vit au-dessus de Beyrouth, dans le Metn. Je lui dis mon agacement face au « non accueil » des déplacés dans le nord. « Tu sais, les gens que j’ai croisé ces derniers jours sont d’abord préoccupés par leurs affaires, par leur situation économique, tout le monde se demande comment va être la vie au Liban demain » me fait-il comprendre.

Mercredi 18 mars

Ce matin, réunion en équipe, avec à distance les collègues français de la petite ONG avec qui nous travaillons. Ils veulent mieux comprendre ce que nous vivons. Lorsque j’ai évoqué cette réunion, il y a quelques jours, les réactions étaient plutôt mitigées. Je ne sais donc pas trop à quoi m’attendre, au pire la réunion sera écourtée. N. commence, elle raconte l’effet de sidération, l’ampleur des frappes, la peur qui s’est installée partout parce que « nous ne sommes plus en sécurité, n’importe quel membre du Hezbollah peut se cacher parmi les déplacés ». C. dit regarder chaque matin les informations avant d’amener ses deux jeunes enfants à l’école et à la garderie « et même après, c’est dur de rester concentrée, je ne suis jamais tranquille quand je les sais loin de moi ». J. acquiesce pudiquement, elle insiste sur les risques encourus en se déplaçant, laissant entendre, à demi-mots, qu’elle n’a aucune envie d’aller à Beyrouth en ce moment. A côté d’elle, J. renchérit en évoquant la frappe qui a eu lieu à Aïtou, près d’Edhen, à l’automne 2024 « nous ne sommes pas à l’abri ». Enfin, F. insiste pour sa part sur l’inflation « j’ai deux familles à ma charge ! ». Finalement, ça valait le coup de la faire, cette réunion. Mes collègues sont à cran, je m’en doutais mais je ne l’avais peut-être pas suffisamment mesuré. J’ai un peu trop tendance à penser que nous sommes loin des frappes, loin du vécu de mes amis plus au sud.

Jeudi 19 mars

Depuis quelques jours, météo exécrable, et ça risque de durer : pluies diluviennes, orages, vents violents…Je tombe sur l’article d’un média Libanais « la météo peut-elle stopper les bombes ? ». La journaliste tente une périlleuse analyse basée notamment sur les différents systèmes de guidage des munitions. Elle se base un peu hâtivement sur une observation empirique « au Liban durant les jours d’orage, les drones et les frappes israéliens se font plus rares ». Vœu pieu !

Le bilan total des attaques israéliennes sur le Liban depuis le 2 mars s’élève à 1.001 morts et plus de 2 584 blessés. Plus d’un million de personnes ont été déplacées par les frappes. Les combats se poursuivent, au sud, entre le Hezbollah et l’armée israélienne, qui depuis deux-trois jours frappent les ponts au-dessus du Litani, afin d’isoler la zone sud et de « couper les vivres » au Hezbollah. La presse échafaude à longueur de journées des scénarios qui, quelques semaines encore, auraient paru totalement farfelus. Parmi ceux-là, la menace d’une incursion terrestre israélienne de grande ampleur au Sud et dans la Bekaa et la création d’une zone sous occupation.

Je regarde chaque jour la liste des villages frappés, je me remémore certains d’entre eux, que j’ai souvent parcourus, il y a une vingtaine d’années : Khiam, Kfa Kila, Taybé, Houla….Peu de photos de ce qui se passe depuis bientôt trois semaines mais facile d’imaginer les champs de ruine. Je pense à H. qui espère retrouver sa maison : une vie est-elle encore possible là-bas ? Par associations d’idées, je pense à mon ami J., à Gaza, territoire dont on ne parle presque plus déjà, et qui, comme des centaines de milliers de ses congénères, campe littéralement sur un champ de ruines. Plus aucune intimité, la survie permanente, l’impossibilité de penser à autre chose qu’à trouver de quoi manger, de quoi se laver, de quoi se soigner.  L’humanité écrasée, piétinée, bafouée.

L’armée israélienne indique ce matin que les forces de sa 36e division et son aviation ont éliminé, au cours des dernières 24 heures, « plus de 20 éléments » du Hezbollah. Quelques minutes plus tard, le Hezbollah indique à son tour dans un communiqué « avoir tiré des roquettes contre des soldats israéliens présents en territoire Libanais dans la région de Labbouné ». Une guerre à coups de communiqués qui tentent de faire pencher en faveur de chacune des parties prenantes la calculette macabre. C’est sans compter les américains bien sûr ! En début d ‘après-midi, c’est le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, qui surenchérit « les Etats-Unis lancent aujourd’hui le plus grand nombre de frappes sur l’Iran depuis le début de la guerre ». L’ère des superlatifs ! Et puis c’est loin d’être fini, parce que « les Etats-Unis n’ont pas fixer de calendrier précis pour mettre fin à leurs frappes ». OK, bien compris ! Pendant ce temps, le pauvre Antonio Guterres, répète comme presque tous les jours qu’ «il est plus que temps d’arrêter cette guerre ». Y croit-il encore ? J’imagine le cas de conscience: rester pour ne pas enterrer trop vite une institution qui n’est presque plus un symbole ou partir après s’être usé à tenter de défendre coûte que coûte une instance porteuse de valeurs qu’on veut croire encore universelles.

Depuis mardi, un ordre d’évacuation de l’armée israélienne sème la panique dans la ville côtière de Tyr, qui compte 60 000 habitants. En quelques heures, elle a été presque totalement désertée.

Le ministre français des Affaires Etrangères, Jean-Noël Barrot, est à Beyrouth, il fait la tournée de différents responsables politiques. Xième visite française et tentative pathétique et parfaitement inutile de garder encore une « voix au chapitre ». Hier, sur France Inter, Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, jeune techno de l’écurie marconiste, répondait tranquillement en jean baskets à l’invective d’un auditeur « on va réarmer très fort les forces armées libanaises ». J’ai honte.

Dimanche 22 mars

Météo toujours exécrable, à l’image de cette guerre, et c’est parti pour durer toute la semaine. « Frappes nocturnes sur le Liban-Sud, le rythme des attaques israéliennes ralenti par les intempéries », titre l’Orient-le-Jour. Le bilan humain des frappes israéliennes sur le Liban s’élève, selon le dernier communiqué du gouvernement, à 1.024 morts et 2.740 blessés. Plus d’1,2 million de personnes ont été déplacées dans le pays.

Ces dernières 48 heures, les frappes israéliennes se sont concentrées sur le sud Liban, où les combats s’intensifient avec le Hezbollah. Ce dernier déclare ce matin avoir contré des avancées terrestres israéliennes au niveau de Khiam et Taybé, ainsi qu’à Markaba et Adaïssé, dans le secteur est de la frontière. Difficile de s’y retrouver dans le flot des nouvelles en continu sur les sites de presse, mais ça laisse penser que, dans les prochains jours, les combats vont se recentrer davantage encore sur la région sud, donnant du crédit aux récentes déclaration israéliennes laissant envisager des incursions terrestres de plus grande ampleur.

Le chef d’état-major de l’armée l’affirme d’ailleurs ce matin : « nous nous sommes préparés à ouvrir le front au nord [du Liban], nous ne nous arrêterons pas avant de rétablir une véritable sécurité dans la région – nous ne reviendrons pas à une politique de frappes ponctuelles ». De son côté, le ministre de la Défense, Israël Katz, dit avoir ordonné à l’armée « d’accélérer la destruction des maisons dans les villages situés sur la ligne de contact [entre les deux pays] afin de contrer les menaces contre les communautés israéliennes, sur le modèle de Beit Hanoun et de Rafah », en référence à ces deux villes de la bande de Gaza qui ont été rasées par l’armée israélienne.

La nuit a également été marquée par des frappes israéliennes contre le site nucléaire de Natanz, en Iran, et des raids iraniens sur les villes de Dimona et Arad, dans le désert du Neguev, au sud d’Israël, près d’un centre de recherche nucléaire, faisant des dizaines de blessés et d’importants dégâts matériels. Benyamin Netanyahu promet « qu’Israël continuera à attaquer l’Iran sur tous les fronts ». De son côté, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, affirme que « si le régime israélien ne parvient pas à intercepter les missiles dans la zone très protégée de Dimona, c’est, sur le plan opérationnel, un signe d’entrée dans une nouvelle phase du conflit. Le ciel d’Israël est sans défense. En conséquence, il semble que le moment soit venu de mettre en œuvre les plans suivants, déjà prévus ». Hier soir, Trump a lancé un ultimatum à l’Iran : les Etats-Unis anéantiront ses centrales électriques si la République islamique ne rouvre pas le détroit d’Ormuz au trafic maritime dans les 48 heures. Les autorités iraniennes ont renchéri en indiquant que, si Washington mettait sa menace à exécution, l’armée iranienne viserait les infrastructures « énergétiques, de technologie de l’information et de dessalement d’eau » dans la région. Des attaques de missiles et de drones auraient visé les Emirats Arabes unis et l’Arabie Saoudite.

Ici la vie continue, presque comme si de rien n’était… Hier, journée de la Fête des mères ici au Liban, les commerces de fleurs ont fait le plein.  Toujours très peu de déplacés dans cette région du Liban Nord, alors qu’on parle de 1,2 millions de personnes : 20% de Libanais ont dû fuir leurs habitations en moins de trois semaines! Je consulte les sites des Nations -Unies, seuls 10% des déplacés sont accueillis dans des abris, cela veut dire que 90% des personnes sont accueillies par la famille ou des proches, ou se débrouillent en louant des appartements hors de prix, ou encore ont été obligés de squatter dans des lieux publics, dans les rues, sur les plages, dans les parkings….Les districts de la région Nord regroupent 8% des lieux d’hébergement et, à y regarder de plus près, ils se concentrent essentiellement sur Tripoli et un peu dans les cazas voisines de Zgharta et de Koura. Que va-t-il se passer dans les mois à venir ? Les partis confessionnels vont-ils en profiter pour continuer à surfer sur les rentes de survie distribuées aux plus nécessiteux de leur communauté, arguant que l’Etat est incapable de garantir un système de redistribution ? C’est un peu comme ça que se dessinaient les discours « populistes » à l’approche des législatives finalement reportées.

A travers mes lectures de ces derniers jours, je réalise que les déplacements de la population libanaise font partie intrinsèque de l’histoire contemporaine du pays. Durant la guerre civile, un à deux millions de personnes avaient déjà été déplacées, pour certaines à plusieurs reprises, contribuant d’ailleurs à rendre certaines zones du pays, autrefois mixtes, beaucoup plus homogènes dans leur composition communautaire.

Elisabeth Picard, politologue et spécialiste du Proche-Orient, décrit bien, dans un de ses articles sur la guerre civile au Liban, comment  l’administration de l’État a été réduite au minimum et comment le Liban a été facto divisé en cantons qui sont autant de bastions sécuritaires sous contrôle de leurs milices confessionnelles. «  Ces milices imposent l’homogénéisation confessionnelle – le terme d’épuration ethnique n’a pas encore cours – sur chaque territoire où l’on fantasme de vivre « entre soi . Mais elles conduisent inexorablement à la fragmentation de ce territoire en raison de la compétition des chefs de guerre pour le monopole de la violence et des prébendes qui y sont liées. Les Libanais qui étaient (mal) représentés par leurs élus avant la guerre et n’avaient de relation avec leur État que par le truchement des liens de clientèle, sont maintenant soumis à la domination des hommes en armes ». 50 ans après, le pays semble en être encore là ou, plutôt, n’est-il pas en train d’en revenir à ça ? De nombreux parallélismes entre les rapports de force en présence lors de la guerre civile et ceux qui prévalent encore aujourd’hui !

Dans un article prémonitoire paru dans le Monde Diplomatique en décembre 2020, Gilbert Achkar conclue sur la visite d’Emmanuel Macron en septembre 2020 à l’occasion du centenaire de l’Etat du Grand Liban. Le président français en avait profité pour fixer aux dirigeants Libanais un cahier des charges pour sortir de la crise économique déclenchée en 2019 par l’effondrement du système bancaire « Le président français ne s’était pas rendu compte que, pour la classe dirigeante du pays du Cèdre, divisée entre allégeance à Riyad-Washington et allégeance à Téhéran, il ne s’agissait que de meubler le temps jusqu’à l’élection présidentielle américaine, qui déterminera l’évolution des rapports entre les véritables suzerains du Liban ». C’est dit !

Mercredi 25 mars

Je suis à Beyrouth, des réunions programmées demain, j’en profite pour voir mes amies. J’emprunte la route du bord de mer qui passe par le port pour rejoindre la corniche, passant devant une grande esplanade pleine de tentes colorées, j’ai l’impression de retrouver certains trottoirs parisiens fréquentés, quelques années auparavant, lors des maraudes associatives… La corniche est bordée de plusieurs files de voitures, pour la plupart occupées 24h/24, les rues d’Hamra, un quartier où j’ai mes habitudes, sont bondées, les sens interdits bravés par les non-habitués qui cherchent désespérément une place où se garer. Je retrouve mes amis dans un café près de l’Université Américaine. Difficile de parler d’autre chose que de la situation, tout nous y ramène, à commencer par le bruit des drones au-dessus de nous. Depuis trois semaines, tous vivent presque claquemurés chez eux. « Je ne veux plus sortir, je me sens encore plus oppressée en étant dehors que chez moi » confie S. Je me sens gagnée par la déprime ambiante. Les amis insistent pour que je reste, je pense repartir demain, pas trop envie de prolonger,« bah tu ne restes pas parce que c’est la guerre, c’est tout ! » tranche C. Je m’énerve mais elle a raison….

Jeudi 26 mars

Ce matin, l’Ambassadeur de France réunit les ONG françaises pour un « point de situation ». Discours très pessimiste, rien ne laisse envisager une issue rapide au conflit en cours, celui-ci risque de durer longtemps et d’être plus destructeur encore que lors des épisodes précédents. Ca n’est une surprise pour personne autour de la table. Après avoir fait l’éloge de l’appui français, qu’il soit politique, militaire ou humanitaire, il écoute les ONG faire état, les unes après les autres, de leur impuissance à travailler dans ce contexte. L’Etat Libanais a tenu dès les premiers jours à coordonner les actions des organisations internationales, c’est le ministère des Affaires Sociales qui s’en charge, appuyé par une Cellule de Gestion de Crise rattachée au cabinet du premier Ministre. Mais les autorités n’ont pas les moyens de leurs ambitions, elles parviennent tout juste à orienter les déplacés vers des centres d’hébergement ouverts à la va-vite notamment dans les écoles publiques. Seuls 10% des déplacés y sont, les autres se débrouillent, familles, amis, locations hors de prix, squats….Ces lieux d’accueil sont plus ou moins bien gérés, la coordination avec les ONG peine à se mettre en place, elles attendent des consignes qui n’arrivent pas et, pour l’instant, « évaluent » surtout la situation, à défaut de pouvoir agir.

La situation est particulièrement inquiétante pour les populations qui n’ont pas quitté le sud et qui se trouvent quasiment sans accès avec le reste du pays, depuis que les frappes israéliennes ont visé de façon presque systématiques les ponts qui franchissent le Litani, depuis la côte jusqu’au plateau du Golan. « Israël, lorsqu’il sera devenue puissance occupante du sud, devra rendre des comptes sur le non-respect du Droit Humanitaire International DIH] » déclare l’Ambassadeur. « Si je puis me permettre, il est depuis longtemps déjà en train de bafouer le DIH » avance timidement un jeune humanitaire.

Les agences onusiennes sont aussi pointées du doigt, on leur reproche de faire blocage auprès du gouvernement, elles veulent pouvoir garder encore un semblant de légitimité, mais concrètement elles ne font pas grand-chose. Je me remémore ce que me disais S. hier soir « l’Unicef nous a contacté pour organiser des gouters pour les enfants dans les écoles, tu vois, c’est ça qu’ils font ! ». 50 années d’intervention humanitaire dans un pays qui encore aujourd’hui ne s’est pas relevé…Une femme évoque la tentative de son organisation, depuis des années, pour venir en appui au ministère de la Santé de façon plus structurelle, pour construire une politique de santé publique qui ne soit pas entièrement privatisée et de ce fait non accessible à une partie de la population. Le retrait progressif des bailleurs de fond ces dernières années, à commencer par USAID, a mis un sacré frein à ces projets, la guerre aujourd’hui risque de les anéantir. Quel échec !

Vendredi 27 mars

Je m’arrête voir H., elle m’attend sous le porche de la maison de son oncle, où elle passe la plupart de ses journées. Ses traits sont tirés, elle est emmitouflée dans une sorte de pyjama kangourou en polaire rouge vif. Nous parlons de Khiam, H. me montre une vidéo Tik-Tok dans laquelle des soldats israéliens ont investi l’école du village, y montrant un important stock d’armes supposé appartenir au Hezbollah. Je ne sais pas trop comment détourner la discussion, heureusement la fille de H. et sa cousine ont sorti un jeu de UNO, nous faisons quelques partis. H. m’apprend qu’elle est toujours en contact avec F. kinésithérapeute,  originaire d’un village druze du sud, et notre collègue lorsque nous travaillions avec Médecins du Monde à Khiam. Elle l’appelle et me le passe, je suis tellement contente d’entendre le son de sa voix ! Il vit près de Hasbaya, dans une zone frontalière un peu au-dessus de Marjayoun « ma maison est la tienne, tu viens quand tu veux, nous sommes en sécurité ici ». Je n’ose pas lui répondre que, partout autour, c’est la désolation et que je ne serai surement pas autorisée à passer…

Lundi 30 mars

Je reçois des tas de messages très sympas de mes proches. A la sempiternelle question « comment vas-tu ? » je ne sais plus très bien quoi répondre. Objectivement, je vais plutôt bien, je suis dans une région préservée des frappes, loin de la ville et de l’agitation, nous continuons à travailler presque comme si de rien n’était. Mais je ne peux pas répondre « ça va ! ». Non, ça ne va pas vraiment, je suis comme tout le monde suspendue à l’actualité, je respire au rythme des nouvelles « pas d’avertissements de frappes israéliennes sur Beyrouth, ouf, mes amis vont pouvoir respirer un peu », même à distance je dors mal, même pas capable d’agir, le sentiment d’impuissance me rend tout à la fois triste et fébrile. La première semaine, j’étais pleine de rage, puis le stress et la tristesse profonde ont pris le dessus. Les questions sont parfois précises : « comment ça se passe là où tu vis ? », « est-ce qu’il y a beaucoup de déplacés qui fuient vers le nord ? », « pouvez-vous continuer à travailler ? », « est-ce que vous entendez vous aussi des avions et des drones ? », etc. J’ai pourtant l’impression que les médias du monde entier parlent du Liban et de l’Iran, comme ils parlaient encore (un peu) il y a quelques mois de Gaza, mais finalement les nouvelles sont assez générales « on n’a que très peu d’infos sur ce qui se passe vraiment », « on ne sait pas jusqu’à quel point c’est catastrophique ». Moi, je ne me sens que bonne à rien, incapable d’aligner trois phrases, incapable de me concentrer, incapable d’analyser les choses…Pourtant, je suis là, je vis cette page d’histoire tragique, je dois en dire quelque chose…

Depuis le début du mois, le prix du diesel a augmenté de 42% selon la nouvelle grille des tarifs des générateurs publiée aujourd’hui par le ministère de l’Eau et de l’Energie, l’Electricité du Liban étant toujours dans l’incapacité de fournir du courant à tout le pays. Je pense à ceux qui sont dans les abris collectifs mal chauffés ou, pire dans leur voiture ou encore sous les tentes…Je pense à  ceux qui sont restés au sud, je me souviens combien il pouvait faire froid, encore au printemps, lorsque j’y vivais.

Mardi 31 mars

Discussion dans la voiture un collègue. Nous venons de rencontrer un Mokhtar (représentant d’un village qui n’a pas de maire), depuis quelques mois qu’il est élu, il se bouge pour aider son village, l’occasion de constater les municipalités fonctionnent avec peu de moyens financiers et doivent se débrouiller. Nous avons tergiversé pendant des mois pour faire fonctionner le puit construit dans le village du Mokhtar quelques années plus tôt, mais jamais terminé, et le raccorder aux habitations. Il ne nous a pas attendu et a mobilisé la diaspora, qui vit en Australie: en quelques semaines, il a réussi à réunir l’argent pour finir les travaux. Nous avions conditionné l’aide à la nécessité de remettre le village sous la tutelle de l’établissement des eaux mais le Mokhtar n’a pas voulu « pourquoi irait on payer une redevance alors que nous nous sommes débrouillés à financer nous-mêmes ? ».  Les Libanais insistent souvent sur une nécessaire décentralisation, j’essaie d’expliquer à mon collègue qu’elle n’est possible qu’avec un cadre national qui garantit l’équité partout, je ne suis pas sure de l’avoir convaincu.

Avril 2026

Vendredi 3 avril

WE de quatre jours pour les fêtes de Pâques. Message de H. « Bonjour, tu passes aujourd’hui ? » Je l’ai vaguement promis mais j’ai la flemme, j’avoue! Puis je me mets un instant sa place, elle qui passe ses journées à tourner en rond chez son oncle, entourée de membres de sa famille avec qui elle n’a pas forcément choisi de cohabiter. Je passe la prendre avec sa fille et sa nièce, direction Tripoli. Petite virée dans les souks, l’occasion de faire un peu de shopping, H. m’explique que les rats ont probablement mangé tous les vêtements laissés dans leur appartement de Nabatiyeh. Je l’interroge sur la cohabitation dans la grande maisonnée partagée, elle me dit pudiquement qu’il y a parfois quelques tensions, quoi de plus normal quand une vingtaine de personnes vivent sous le même toit ! H. espère toujours rentrer au sud même si je devine, sans oser lui poser la question frontalement, qu’elle commence, petit à petit, à se faire une raison.

Samedi 4 avril

Je suis à Beyrouth pour le WE, j’ai besoin de voir mes amis. La réceptionniste de l’hôtel où je viens régulièrement est surprise de me voir « Vous êtes encore là ? Vous rentrez en France ? ». Je lui demande comment elle va, elle me dit que c’est dur, qu’elle ne supporte plus le bruit des drones, qu’elle voudrait que tout ça s’arrête vite. Dans la soirée, je retrouve mes amis dans un café habituellement très animé, mais presque vide aujourd’hui, fait inhabituel pour un samedi soir. La discussion s’engage directement sur l’actualité. Les dernières frappes. Les déplacés qui ont envahi Hamra et qu’on ne supporte plus. Les prix qui flambent. Le bruit des drones. « J’ai peur des tensions que cette guerre va provoquer » nous dit R. Nous nous regardons gênés « bon, on va essayer de changer de sujet, non ? ».

C. part dans quelques jours pour une mission humanitaire en Afrique. Elle est contente d’aller respirer ailleurs mais elle culpabilise aussi de partir loin des siens. C’est une des rares qui évoque sans détour sa peur. « Depuis un mois je refuse de sortir seule dans la rue, j’ai dû demander à ma sœur de m’accompagner plusieurs fois à l’Hôtel-Dieu, pour faire des analyses ; j’ai grandi dans la guerre, je n’en peux plus ! ».  Les amis se remémorent la guerre civile « avant de sortir, on allumait la radio pour savoir quelles étaient les rues ouvertes, quels checkpoints on pouvait traverser ». « Nous habitions le Metn mais allions à l’école à Beyrouth, il nous fallait près d’une heure et demi pour y aller, le chauffeur du bus roulait à 20 kms heures, sans jamais utiliser ses freins, je pense qu’il les économisait tout comme l’essence d’ailleurs, et tout ça en nous mettant Feyrouz à fond, je crois que c’est pour ça que je ne la supporte plus ». « Des fois, ma fille qui étudie à l’étranger m’appelle en plein milieu de la nuit, maman je viens d’entendre qu’il y a eu une frappe sur Beyrouth ! Je lui dis que je n’ai rien entendu, même si ça n’est pas vrai et que j’ai la trouille».

Dimanche 5 avril

Matinée relativement ensoleillée malgré quelques nuages, je décide d’aller marcher sur la corniche, c’est la première fois depuis le début des frappes. Je m’attends à une corniche envahie par les déplacés, il y en a quelques-uns mais moins qu’à l’automne 2024. On dirait qu’ils se font plus discrets. Je passe devant l’hôtel Saint Georges puis décide de poursuivre, en longeant la baie Zaitunay et le petit port rempli de yachts. Un peu plus loin, sur la grande place vide avant d’arriver au Seaside Arena, sacré contraste, tout un village de tentes s’est constitué et, le long de la route qui longe la baie, des doubles files de voitures pour la plupart habitées. Les sportifs du dimanche semblent les ignorer, je dépasse une vieille dame le regard vide, adossée comme un muret, j’ai le cœur serré.

Soudain, un va-et-vient d’avions de chasse au-dessus de nos têtes, tous les regards sont tournés vers le ciel, je lis dans la presse que l’armée israélienne est en train de mener plusieurs frappes dans la banlieue sud, il y en aura une dizaine au total. Un peu plus tard, je m’installe dans un café où j’ai mes habitudes. Je suis en train d’écrire. Tout d’un coup, un grand bruit d’explosion. Je sursaute, mon voisin soupire avant d’appeler quelqu’un en lui demandant si tout va bien. Le mur du son ? Une frappe ? Contrairement à la plupart des Libanais, je n’ai pas encore appris à reconnaitre la nature des engins qui explosent. J’apprends un peu plus tard que c’est le quartier de Jnah qui a été visé, tout près d’un des plus gros hôpitaux de Beyrouth, l’hôpital public Rafic Hariri. Bilan en fin de journée : 5 personnes tuées et 52 personnes blessées, dont 8 enfants. La frappe a ciblé un immeuble habité dans un quartier densément peuplé.

Je pars déjeuner chez S., je dois y un couple d’amis que je n’ai pas vu depuis longtemps. Mais leur fille se trouvait dans un centre commercial à proximité de Jnah, elle n’a rien mais les amis préfèrent rester chez eux avec leurs enfants. En fin de journée, vague projet d’aller boire un verre avec mes deux autres amies mais D., exaspérée par les frappes entendues tout au long de la journée, ne veut ni sortir ni parler. Immense fatigue moral. « J’en ai marre, j’aurai passé ma vie à traverser une guerre puis l’autre » me dit R. Dans le sud, c’est l’horreur : les raids israéliens ont ciblé une cinquantaine de villages. En soirée, c’est la zone résidentielle chrétienne de Ain Saadé, au nord-est de Beyrouth, qui est victime d’une frappe. Alors que, selon l’armée israélienne, c’est un chef de Hezbollah qui était visé, la frappe a tué le responsable local des Forces Libanaises et son épouse.

Jeudi 9 avril

Journée meurtrière hier, marquée par la violence des frappes israéliennes, au lendemain de l’annonce de cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran. En quelques minutes, une centaine de frappes dans le sud, dans la Bekaa mais aussi à Beyrouth, dans plusieurs quartiers jamais touchés jusque-là et densément peuplés, la corniche Mazraa, Mar Elias, Tallet el Hayet, Ain el Mraissé… Le bilan de cette vague déferlante est dévastateur : au moins 357 personnes ont perdu la vie, plus de 1 200 blessés, en très grande majorité des civils. Cette fois, l’armée israélienne n’y est pas allée de main morte, pas de frappes ciblées mais des bombes lancées pour détruire des immeubles entiers. Depuis le nord, suspendue aux nouvelles, impossible de me concentrer sur autre chose. Je passe l’après-midi à envoyer des messages à mes amis pour savoir s’ils vont bien.

« Plus de peur que de mal » me dit E., qui vit au sud de Beyrouth. « C’est un crime, dans mon village, 21 personnes ont été tuées alors qu’elles assistaient à des funérailles ». J., professeur à l’Université Américaine, habite la corniche Mazraa « c’est l’immeuble juste en face de chez nous qui a été touché, heureusement nous n’y étions pas… ». « C’était complètement fou » m’écrit R., qui vient d’un village du sud presque entièrement détruit et qui a connu de nombreux évènements de violence. « Situation très dure, j’ai vécu la guerre déjà, mais pas mes enfants, mon fils était au travail, j’ai eu très peur pour lui, nous ne savions pas où les bombes tombaient » m’écrit B., qui habite Mar Elias. Une frappe a eu lieu à 100 mètres de chez lui, il m’envoie une vidéo, des habitants marchent égards dans une rue encombrée de débris et de poussière…

Aujourd’hui, les secouristes cherchent encore des corps, morts ou vivants, extrayant parfois des décombres des morceaux de bras ou de jambes. Les hôpitaux ont peiné à gérer l’afflux de blessés. Les frappes ont continué au sud dans la soirée et cette nuit. Un traumatisme qui vient s’ajouter à ceux qu’ont vécu, à intervalles réguliers, plusieurs générations de Libanais. Les analyses internationales vont bon train. Ce qui s’est passé hier ressemble beaucoup à la journée qui a précédé le cessez-le-feu de novembre 2024. Est-ce un signe ? Certaines sources proches du pouvoir israélien font état de la fureur de Netanyahou à l’annonce pakistanaise du cessez-le-feu, qui y inclue le Liban, alors qu’Israël n’a pas pris part à ces négociations. Alors de d’intenses pressions internationales vont s’exercer envers Israël, à travers les Américains, pas question de laisser croire qu’Israël va lâcher du lest. Je me remémore la question d’un collègue, il y a deux jours, alors que Donald Trump promettait un cataclysme aux Iraniens, avant de faire volte-face quelques heures plus tard « tu crois vraiment qu’il va y avoir un cataclysme ? » m’a-t-il demandé. Oui, il a bien eu lieu…

Le premier Ministre Libanais, Nawaf Salam, a déclaré aujourd’hui une journée de deuil national, je me rends quand même à Zgharta où je retrouve une partie de mes collègues. L’ambiance est lourde, difficile de nous concentrer. Je visite la cellule de gestion de crise mise en place par le parti Marada, pour venir en aide aux déplacés. Son responsable me parle de 8 000 déplacés dans tout le caza : entre 15 et 20% des personnes déplacées sont logées dans des écoles publiques transformées en abri, les autres ont pris des locations dans les villages. Le jeune homme m’explique qu’il n’y a pratiquement aucune coordination avec le ministère des Affaires Sociales, pourtant chargée de la coordination de l’aide humanitaire. Le nombre des déplacés à Zgharta est trois fois moins élevé qu’à l’automne 2024, beaucoup de déplacés préfèrent certainement aujourd’hui ne pas trop s’éloigner de Beyrouth et du Sud, mais je sais aussi les réticences, localement, à accueillir des déplacés chiites, cibles potentiels des frappes israéliennes ! « De toute façon, la situation ne va pas durer, d’ici deux ou trois semaines la guerre sera terminée et ils repartiront tous aussi vite qu’ils sont venus » affirme le responsable de l’aide. Je me permets prudemment d’émettre des doutes, questionnant ce qu’il adviendra si jamais la situation dure des mois. Pas de réponse, en tous cas « pas question de mettre les gens sous des tentes ». « On se revoit dans deux semaines alors ? » me dit-il en souriant lorsque je pars.

Vendredi 10 avril

C. part demain, je me décide à aller à Beyrouth lui faire un adieu surprise. Temps maussade, je passe en voiture devant la mosquée d’Ain el Mraissé, je distingue juste derrière les ruines de l’immeuble qui a été soufflé, des militaires sont postés autour, empêchant les badauds d’aller gêner le travail de décomblement déjà engagé. Nous parcourons avec S. la rue Bliss, presque aucune voiture devant les fast-food qui font face à l’Université Américaine, habituellement encombrés. « C’est comme ça depuis deux jours », me dit-elle, « les gens restent chez eux, ils ont peur ». Nous retrouvons C. dans notre café habitue. A l’approche du départ elle est fébrile « je voudrais pouvoir partir en sachant le pays en paix, en vous sachant en sécurité » nous dit-elle. On la comprend.

 Soudain, sono à fond dans la rue, chants lancinants et partisans, je distingue un drapeau jaune. Deux voitures pleines à craquer passent lentement, entourées de dizaines de personnes en scooters, beaucoup de jeunes garçons, et d’un petit cortège qui suit à pied. C. se lève nerveusement, c’en est trop pour elle « il y en a marre, ils veulent nous faire tuer ! ». Elle n’est pas la seule à s’inquiéter, en quelques minutes le café se vide. J’apprends un peu plus tard que le rassemblement a été organisé par le Hezbollah, Amal et le Parti Social National Syrien, proche de l’ancien régime Al-Assad, pour protester contre les décisions des autorités Libanaises d’engager des négociations directes avec Israël. Le leader du Hezbollah, Naïm Kassem, vient de s’exprimer par l’intermédiaire d’un présentateur de la chaîne de télévision Al-Manar « la résistance se poursuivra jusqu’à notre dernier souffle ».  En-effet, la guerre ne semble pas devoir se terminer bientôt…

Samedi 11 avril

Réveillée par le bruit des drones qui bourdonnent au-dessus du quartier Hamra, va-et-vient incessant, qui porte sur le système…Je regarde les nouvelles, la nuit semble avoir été un peu plus tranquille que les précédentes pour les habitants du Liban Sud. Pas de frappes sur Beyrouth, pas d’ordre d’évacuation lancé par l’armée israélienne. Mais bon, c’était tranquille mercredi matin et puis, en quelques minutes, tout a basculé. Donc prudence.

Israël a « accepté de commencer des négociations de paix formelles avec le gouvernement Libanais », déclare dans la presse l’ambassadeur israélien aux Etats-Unis, mais « il refuse de discuter d’un cessez-le-feu avec l’organisation terroriste Hezbollah » a-t-il indiqué un peu plus tôt à son homologue Libanaise à Washington. Comment envisager la paix alors que les Américains et les Israéliens conditionnent des accords de paix au désarmement du Hezbollah, ce que l’Etat Libanais n’a pas matériellement les capacités d’assumer…Equation impossible ! La guerre ne semble pas devoir se terminer bientôt…